{"id":27718,"date":"2024-02-23T18:20:52","date_gmt":"2024-02-23T17:20:52","guid":{"rendered":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/?post_type=article&#038;p=27718"},"modified":"2024-09-06T16:38:07","modified_gmt":"2024-09-06T14:38:07","slug":"la-feminite-comme-negation-de-la-masculinite-et-autres-problemes-lies-aux-pauvres-creatures","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/article\/la-feminite-comme-negation-de-la-masculinite-et-autres-problemes-lies-aux-pauvres-creatures\/","title":{"rendered":"La f\u00e9minit\u00e9 comme n\u00e9gation de la masculinit\u00e9 et autres probl\u00e8mes li\u00e9s aux \u00ab\u00a0pauvres cr\u00e9atures\u00a0\u00bb."},"content":{"rendered":"\n<p>Je ne fais pas partie des spectateurs na\u00effs ou exigeants au point d&rsquo;aller au cin\u00e9ma pour se divertir dans l&rsquo;espoir d&rsquo;obtenir, par exemple, une histoire r\u00e9volutionnaire sur la lib\u00e9ration des femmes. Mais \u00e9tant donn\u00e9 que c&rsquo;est ainsi que le dernier film de Jorgos Lanthimos, qui est en lice pour les plus grands prix de l&rsquo;industrie, est promu et d\u00e9crit dans les critiques, il est difficile d&rsquo;\u00e9viter de parler de ce genre redout\u00e9.<\/p>\n\n<p>Le succ\u00e8s surclass\u00e9 par les <em>pauvres cr\u00e9atures <\/em>dans la bataille des Oscars <a href=\"https:\/\/krytykapolityczna.pl\/kultura\/film\/barbie-i-slowo-na-f-recenzja-filmu\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">\n  <em>Barbie<\/em>\n<\/a> a montr\u00e9 que le marketing f\u00e9ministe &#8211; qu&rsquo;il ait ou non quelque chose \u00e0 voir avec le f\u00e9minisme &#8211; est tout simplement payant. En fait, comme <a href=\"https:\/\/krytykapolityczna.pl\/kultura\/jak-i-dlaczego-kupowac-mniej-w-swiecie-influencerek-i-femvertisingu-rozmowa\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">me l&rsquo;a dit r\u00e9cemment Paulina Zag\u00f3rska<\/a>, elle peut vendre beaucoup de choses sur du papier rose.<\/p>\n\n<p>Cependant, comme le <a href=\"https:\/\/kulturpunkt.hr\/kritika\/lijepi-moroni\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">souligne Asja Baki\u0107<\/a> dans <a href=\"https:\/\/kulturpunkt.hr\/kritika\/lijepi-moroni\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Kulturpunkt<\/a>, la r\u00e9compense cin\u00e9matographique la plus importante ira tr\u00e8s probablement \u00e0 \u00ab\u00a0la poup\u00e9e atypique Emma Stone [qui joue le personnage principal dans le film de Lanthimos &#8211; note de l&rsquo;auteur], alors que la Barbie typique, Margot Robbie, n&rsquo;est m\u00eame pas nomm\u00e9e dans cette cat\u00e9gorie\u00a0\u00bb. Le choix de l&rsquo;Acad\u00e9mie a \u00e9t\u00e9 salu\u00e9 par de nombreuses personnes. Baki\u0107 pense que c&rsquo;est \u00e0 tort.<\/p>\n\n<p>Malgr\u00e9 mon amour du rose, je ne suis pas enthousiasm\u00e9e par le film de Greta Gerwig, mais je suis d&rsquo;accord avec la critique cit\u00e9e ici qui \u00e9crit : \u00ab\u00a0Si par hasard  <em>Pauvres cr\u00e9atures<\/em>  Si Lanthimos avait r\u00e9ellement adapt\u00e9 le livre de l&rsquo;\u00e9crivain \u00e9cossais Alasdair Gray, je comprendrais et soutiendrais cet \u00e9loge, mais comme Lanthimos n&rsquo;a utilis\u00e9 qu&rsquo;une partie du roman, et la pire, je n&rsquo;ai pas d&rsquo;autre choix que d&rsquo;\u00eatre un grossier imb\u00e9cile \u00e9crivant une critique n\u00e9gative d&rsquo;un pauvre film d&rsquo;art masculin\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n<p>Je suppose que nous sommes deux, Mme Baki\u0107.<\/p>\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>La dimension de l&rsquo;armure (patriarcale) sans ornements<\/strong><\/h3>\n\n<p>Personnellement, cependant, je ne me serais pas plainte aupr\u00e8s des responsables de la promotion du film, car avant m\u00eame d&rsquo;acheter mes billets, j&rsquo;ai plut\u00f4t cru ces critiques dans lesquelles les <em>pauvres cr\u00e9atures \u00e9taient qualifi\u00e9es de<\/em><em>\u00ab\u00a0Barbie<\/em> pour intellectuels\u00a0\u00bb (m\u00eame si je vois maintenant \u00e0 quel point cette comparaison est empreinte de sexisme). D&rsquo;autres recommandations m&rsquo;ont persuad\u00e9 de consid\u00e9rer l&rsquo;histoire de Lanthimos comme une \u00e9vasion cin\u00e9matographique dans sa forme la plus pure. Je ne peux pas le nier : les mondes qu&rsquo;il pr\u00e9sente, gr\u00e2ce aux images m\u00e9ticuleusement con\u00e7ues et aux efforts de l&rsquo;\u00e9quipe de costumiers-sc\u00e9nographes, vous transportent vraiment dans une autre dimension.<\/p>\n\n<p>La star du hip-hop Mezo chantera qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une \u00ab\u00a0dimension d\u00e9pourvue de l&rsquo;armure que la vie quotidienne frappe impitoyablement\u00a0\u00bb. Mais je pense que la trag\u00e9die de Lanthimos r\u00e9side dans son incapacit\u00e9 \u00e0 se d\u00e9faire de l&rsquo;armure du patriarcat, m\u00eame si, pendant au moins la moiti\u00e9 de la projection, il essaie de nous convaincre que le contraire est vrai et qu&rsquo;il affirme ici la f\u00e9minit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran en tant qu&rsquo;homme. D\u00e9pouill\u00e9, bien s\u00fbr. En revanche, dans les interviews, il r\u00e9p\u00e8te qu&rsquo;ind\u00e9pendamment du genre et malgr\u00e9 la binarit\u00e9 cinglante du film, c&rsquo;est l&rsquo;\u00eatre humain qui l&rsquo;int\u00e9resse en premier lieu.<\/p>\n\n<p>Le temps que je me rende compte que c&rsquo;est absurde, je m&rsquo;amuse beaucoup. L&rsquo;excellente bande sonore caresse mes oreilles, les sc\u00e8nes picturales plaisent \u00e0 l&rsquo;\u0153il. Le jeu admirable des acteurs permet d&rsquo;oublier que je vois des visages si familiers. Ce sont des atouts \u00e0 ne pas sous-estimer.<\/p>\n\n<p>Je crois qu&rsquo;Emma Stone est Bella, un \u00eatre avec le cerveau d&rsquo;un enfant et le corps d&rsquo;une m\u00e8re d&rsquo;un an. En Willem Dafoe, je vois le Dr Goodwin Baxter, et pas seulement \u00e0 cause de la caract\u00e9risation, bien qu&rsquo;il faille \u00e9crire qu&rsquo;elle est cruciale pour l&rsquo;intrigue. Le visage et les visc\u00e8res du protagoniste ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9form\u00e9s \u00e0 la suite de nombreuses exp\u00e9riences men\u00e9es sur lui par son propre p\u00e8re, \u00e9galement scientifique. Mais Baxter est un h\u00e9ros incapable de comprendre l&rsquo;injustice qui lui est faite au nom de la r\u00e9ussite scientifique et de l&rsquo;affirmation de la grandeur du g\u00e9nie de l&rsquo;individu. Il n&rsquo;est donc pas surprenant qu&rsquo;il suive les traces de ses parents et soumette d&rsquo;autres cr\u00e9atures \u00e0 des greffes et \u00e0 d&rsquo;autres traitements en laboratoire, pour finalement donner vie \u00e0 sa cr\u00e9ation la plus remarquable, Bella.<\/p>\n\n<p>Peut-\u00eatre comprendra-t-elle enfin ce qui s&rsquo;est r\u00e9ellement pass\u00e9 (sa volont\u00e9 et son choix lui ont \u00e9t\u00e9 retir\u00e9s, puisqu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 ramen\u00e9e \u00e0 la vie apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre jet\u00e9e dans l&rsquo;ab\u00eeme alors qu&rsquo;elle \u00e9tait enceinte), et brisera-t-elle cette cha\u00eene de &#8211; comment faire autrement &#8211; violence ?<\/p>\n\n<p>Je vais satisfaire votre curiosit\u00e9 : non, elle ne le fait pas, bien qu&rsquo;elle se lib\u00e8re th\u00e9oriquement de la cage dor\u00e9e de Baxter, qu&rsquo;elle appelle dieu et papa, seulement pour \u00eatre pi\u00e9g\u00e9e sur un navire de (mal)amour sur lequel elle fait des voyages en partie aux d\u00e9pens de Duncan Weddeburn (jou\u00e9 par Stone et l&rsquo;indomptable Mark Ruffalo de Dafoe) et ensuite dans un mariage de convenance avec Max McCandless (\u00e9galement un clin d&rsquo;\u0153il \u00e0 Ramy Youssef, qui l&rsquo;interpr\u00e8te). Le premier des \u00e9lus de Bella en particulier (parce que le second se camoufle tr\u00e8s bien en mec progressiste qui est cens\u00e9 savoir ce qu&rsquo;est l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des sexes naissante, mais qui bave en fait \u00e0 la vue d&rsquo;un sein nu) semble \u00eatre l&rsquo;incarnation de la masculinit\u00e9 toxique.<\/p>\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le f\u00e9minisme n&rsquo;est pas une riposte contre les hommes<\/strong><\/h3>\n\n<p>Un playboy &#8211; je devrais plut\u00f4t \u00e9crire toiletteur &#8211; jouant avec une adolescente dans le corps d&rsquo;une femme adulte brise occasionnellement (bien que de mani\u00e8re totalement inconsciente) le monument \u00e9rig\u00e9 \u00e0 la splendeur de son genre, et pourrait annoncer que Lanthimos a lu bell hooks et a r\u00e9alis\u00e9 que le patriarcat blesse tout le monde. Mais ce faisant, Weddeburn s&rsquo;expose au ridicule, ce que les \u00ab\u00a0hommes virils\u00a0\u00bb redoutent le plus.<\/p>\n\n<p>C&rsquo;est ce qui se passe lorsque le protagoniste se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un homme, c&rsquo;est-\u00e0-dire lorsque, apr\u00e8s un orgasme &#8211; surprise surprise &#8211; il n&rsquo;a pas d&rsquo;\u00e9rection et qu&rsquo;il laisse libre cours \u00e0 ses sentiments. Une f\u00e9ministe familiaris\u00e9e avec la th\u00e9orie du f\u00e9minisme intersectionnel dirait qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas de raisons de se moquer, mais de probl\u00e8mes qui doivent \u00eatre normalis\u00e9s et pour lesquels la pression et la peur du ridicule doivent \u00eatre supprim\u00e9es chez les hommes. C&rsquo;est sur elle que repose le syst\u00e8me oppressif de domination des forts sur les faibles. De m\u00eame, les hommes forts l&#8217;emportent sur les hommes plus faibles.<\/p>\n\n<p>Lanthimos, lui, comprend la qu\u00eate d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et le f\u00e9minisme comme une riposte f\u00e9minine contre les hommes et une moquerie de la sous-valorisation de la masculinit\u00e9, tout en essayant d&rsquo;\u00eatre exactement comme un homme. Mais peut-\u00eatre, en effet, quand on n&rsquo;a pas d&rsquo;autres outils, la d\u00e9rision devient-elle la seule arme efficace ? Peut-\u00eatre dans d&rsquo;autres cas. Ici, m\u00eame si Wedderburn devrait susciter notre d\u00e9go\u00fbt en raison de la manipulation qu&rsquo;il exerce sur Bella, nous sommes cens\u00e9s rire du fait que ce type a des \u00e9motions qu&rsquo;il ne peut pas g\u00e9rer et qu&rsquo;il ne bande pas apr\u00e8s avoir \u00e9jacul\u00e9 (avez-vous d\u00e9j\u00e0 entendu parler du sexe extra-p\u00e9n\u00e9tratif, Monsieur le Directeur ?)<\/p>\n\n<p>Au m\u00e9content sage et accrocheur qui est en moi, j&rsquo;ai cependant dit qu&rsquo;\u00e0 ce moment-l\u00e0, il fallait se garder de tout jugement pour l&rsquo;instant. Lanthimos fait peut-\u00eatre du cin\u00e9ma masculin clich\u00e9, mais apr\u00e8s tout, \u00e0 chaque fois, il r\u00e9gale le public de sa cr\u00e9ativit\u00e9, cr\u00e9ant une image fascinante et presque f\u00e9erique. Cependant, comme c&rsquo;est souvent le cas avec les contes de f\u00e9es, en dehors de l&rsquo;esth\u00e9tique, il est coinc\u00e9 dans le cadre rigide d&rsquo;une histoire tr\u00e8s peu moderne, m\u00eame si elle est cens\u00e9e tendre vers l&rsquo;\u00e9mancipation f\u00e9minine et la lib\u00e9ration sexuelle, qui en plus &#8211; comme celle de Disney &#8211; se termine par un banal \u00ab\u00a0et ils v\u00e9curent heureux jusqu&rsquo;\u00e0 la fin des temps\u00a0\u00bb. Mais pas ceux \u00e0 qui Bella, imitant son p\u00e8re, transplantera des cerveaux.<\/p>\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>La libert\u00e9 est synonyme de masculinit\u00e9<\/strong><\/h3>\n\n<p>Je ne peux me d\u00e9faire de l&rsquo;impression que Bella, bien qu&rsquo;elle fasse toutes sortes de tentatives d&rsquo;autod\u00e9termination, n&rsquo;est que le produit, d&rsquo;une part, de fantasmes sordides et de type lolita (apr\u00e8s tout, pendant au moins la moiti\u00e9 du film, nous observons une enfant et une adolescente de facto dans le corps d&rsquo;une femme adulte) et, d&rsquo;autre part, de notions masculines tr\u00e8s superficielles sur la mani\u00e8re dont une femme peut construire sa subjectivit\u00e9.<\/p>\n\n<p>Elle est superficielle, parce qu&rsquo;elle se limite au sexe, ce qui est combin\u00e9 \u00e0 une croyance assez r\u00e9pandue du c\u00f4t\u00e9 lib\u00e9ral selon laquelle &#8211; je citerai ici un extrait d&rsquo;un livre &#8211; le sexe n&rsquo;est pas la seule chose qui compte.  <em>As. Ce que l&rsquo;asexualit\u00e9 peut nous apprendre<\/em>  &#8211; Le radicalisme politique est li\u00e9 \u00e0 la vie sexuelle d&rsquo;une personne\u00a0\u00bb. En m\u00eame temps, la f\u00e9minit\u00e9 lanthimosienne est exactement ce que la classique Simone de Beauvoir entend par l&rsquo;autre genre, c&rsquo;est-\u00e0-dire la n\u00e9gation de la masculinit\u00e9, de tout ce qui n&rsquo;est pas masculin et donc inf\u00e9rieur, d&rsquo;autant plus que l&rsquo;infantilisation (l&rsquo;association de la figure de la femme et de celle de l&rsquo;enfant), si populaire dans la culture, en est la preuve.<\/p>\n\n<p>Bella, pour go\u00fbter \u00e0 la libert\u00e9, doit \u00eatre un homme. Se comporter comme lui, utiliser les attributs masculins socialement reconnus, suivre ses traces et r\u00e9ussir exactement la m\u00eame chose, et entrer dans l&rsquo;institution patriarcale du mariage. S&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait agi d&rsquo;un film historique, j&rsquo;aurais peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 moins critique, car le XIXe si\u00e8cle n&rsquo;offrait pas beaucoup d&rsquo;options pour une vie s\u00fbre en dehors d&rsquo;une relation avec un homme. Ce n&rsquo;est plus le cas, et rel\u00e9guer les personnages au pass\u00e9 ne permet plus \u00e0 Lanthimos, comme le dit <a href=\"https:\/\/mintmagazine.pl\/artykuly\/biedne-istotki-oj-biedne-moze-potrzebujecie-emancypacji\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Aleksandra Krajewska<\/a>, \u00ab\u00a0d&rsquo;\u00e9viter les d\u00e9clarations politiques ouvertes\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n<p>Le m\u00eame auteur insiste sur le fait que <em>Poor Creatures<\/em> doit \u00eatre lu de mani\u00e8re non f\u00e9ministe. Mais il est difficile d&rsquo;ignorer les questions de genre et d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9, sachant qu&rsquo;apr\u00e8s tout, grandir et prendre son ind\u00e9pendance en tant qu&rsquo;homme serait tr\u00e8s diff\u00e9rent de ce que pr\u00e9sente Bella, qui est noy\u00e9e dans les froufrous et les jupons et qui est montr\u00e9e nue de mani\u00e8re disproportionn\u00e9e plus souvent que les personnages masculins. La beaut\u00e9 et le corps, par exemple, qui sont essentiellement ses atouts les plus importants, n&rsquo;ont qu&rsquo;une importance secondaire.<\/p>\n\n<p>D&rsquo;ailleurs, Lanthimos n&rsquo;estompe nullement les diff\u00e9rences de genre, mais les met plut\u00f4t en exergue, ne permettant pas au personnage principal de transcender le d\u00e9terminisme du rapport de force homme-femme. Bella &#8211; comme les femmes aujourd&rsquo;hui &#8211; peut \u00eatre un homme, mettre un pantalon et en tirer des avantages, mais les hommes n&rsquo;ont en aucun cas le droit de s&rsquo;habiller, c&rsquo;est-\u00e0-dire de sortir de leur r\u00f4le sans \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des hommes, sans \u00eatre accus\u00e9s d&rsquo;\u00eatre des castrats ridicules et titr\u00e9s.<\/p>\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L&rsquo;\u00e9mancipation comme individualisme extr\u00eame<\/strong><\/h3>\n\n<p>Bien que l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne co\u00fbte sa vie en dehors du laboratoire, elle ne brise pas ce clivage oppressif entre les sexes. Elle ne change pas la r\u00e9alit\u00e9, mais r\u00e9p\u00e8te le destin de son p\u00e8re, s&rsquo;\u00e9mancipant dans le cadre que les hommes lui permettent, sans \u00eatre particuli\u00e8rement capable de marquer ses propres limites, constamment bris\u00e9es. C&rsquo;est pourquoi je me frotte les yeux d&rsquo;\u00e9tonnement lorsque je lis dans certaines critiques que Baxter est un exemple de parentalit\u00e9 bonne et respectueuse, respectant la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;enfant, parce qu&rsquo;apr\u00e8s avoir gard\u00e9 sa \u00ab\u00a0fille\u00a0\u00bb cach\u00e9e pendant des ann\u00e9es, il la laisse partir en voyage avec un type (\u00e9trange et manifestement objectivant).<\/p>\n\n<p>En un mot &#8211; emprunt\u00e9 \u00e0 nouveau \u00e0 Asja Baki\u0107 &#8211; dans <em>Poor Creatures, nous<\/em>ne <em>regardons<\/em>pas <em>la<\/em>paternit\u00e9 moderne, mais des hommes jouant avec une poup\u00e9e et donc \u00ab\u00a0honorant Jorgos Lanthimos et non Greta Gerwig\u00a0\u00bb, nous permettant de nous faire dire que Bella n&rsquo;a que deux options &#8211; \u00eatre un jouet ou un mec.<\/p>\n\n<p>Il faut ajouter que l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne, quand elle n&rsquo;est pas ce jouet, comprend l&rsquo;\u00e9mancipation comme un individualisme extr\u00eame. Il ne noue pas de relations et ne forme pas de communaut\u00e9s, il ne sait pas ce qu&rsquo;est le collectivisme, malgr\u00e9 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;il porte au socialisme dans les d\u00e9bits de boissons. Elle est toujours soit d\u00e9pendante des hommes, soit en train d&rsquo;essayer de se suffire \u00e0 elle-m\u00eame. En un mot : elle repr\u00e9sente le f\u00e9minisme (n\u00e9o)lib\u00e9ral. Ou encore le patriarcat \u00e0 rebours, qui peut se r\u00e9aliser dans des conditions de classe favorables, l\u00e0 o\u00f9 les in\u00e9galit\u00e9s sociales s&rsquo;\u00e9panouissent. Tout au plus peut-il les pleurer et apaiser leur douleur par piti\u00e9 <a href=\"https:\/\/krytykapolityczna.pl\/bio\/paulinajanuszewska\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">, gr\u00e2ce \u00e0 une philanthropie extr\u00eamement imprudente<\/a>.<\/p>\n\n<p>Bella a la chance de na\u00eetre dans un foyer privil\u00e9gi\u00e9 la premi\u00e8re et la deuxi\u00e8me fois. Et c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il se retrouve. Elle ne subvertit pas la figure paternelle du p\u00e8re-d\u00e9miurge, mais devient elle-m\u00eame &#8211; incapable, comme dans le mythe grec, de se lib\u00e9rer du destin &#8211; un demi-dieu, qui est peut-\u00eatre cens\u00e9 nous faire comprendre que le Dr Baxter n&rsquo;\u00e9tait pas si mauvais, parce qu&rsquo;il a finalement aim\u00e9 quelqu&rsquo;un, \u00e0 savoir Bella, d&rsquo;un amour parental, et que son h\u00e9ritage, tr\u00e8s discutable sur le plan \u00e9thique, reposera entre de bonnes mains, puisqu&rsquo;il lui appartient.<\/p>\n\n<p>Ainsi, quand la marionnette Lanthimos ne sert pas \u00e0 divertir, elle r\u00e9chauffe l&rsquo;image de l&rsquo;homme, permettant au r\u00e9alisateur de sp\u00e9culer sur lui-m\u00eame et sur ses personnages masculins, et de s&rsquo;attribuer l&rsquo;ordre d&rsquo;un f\u00e9ministe ou au moins d&rsquo;un homme civilis\u00e9 qui a remarqu\u00e9 que les femmes &#8211; wow &#8211; sont parfois humaines.<\/p>\n\n<p>Il est difficile de r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;impression que Bella a aussi quelque chose de la figure cin\u00e9matographique de la Manic Pixie Dream Girl, c&rsquo;est-\u00e0-dire une h\u00e9ro\u00efne excentrique, myst\u00e9rieuse et captivante que Katarzyna Czajka-Kominiarczuk d\u00e9crit comme \u00ab\u00a0un m\u00e9lange de sagesse de vie, d&rsquo;ind\u00e9pendance et de capacit\u00e9 \u00e0 garder un enfant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur\u00a0\u00bb et qui appara\u00eet dans le film pour faire ressortir la beaut\u00e9, les bonnes qualit\u00e9s ou les sentiments chez les hommes, comme dans  L&rsquo;<em>amour sans m\u00e9moire<\/em> ou <em>Elizabethtown<\/em>. Vieux, je le savais. Il aurait vraiment pu \u00eatre racont\u00e9 diff\u00e9remment.<\/p>\n\n<p>Mais apr\u00e8s tout, il n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire que tout tourne autour de la r\u00e9volution. Et heureusement, car si Lanthimos l&rsquo;avait con\u00e7u, nous serions rest\u00e9s bloqu\u00e9s sur le tragique mythe grec pour toujours.<\/p>\n\n<p>&#8211; <a href=\"https:\/\/krytykapolityczna.pl\/bio\/paulinajanuszewska\/\">Paulina Januszewska<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La trag\u00e9die du nouveau film de Lanthimos r\u00e9side dans son incapacit\u00e9 \u00e0 se d\u00e9barrasser de l&rsquo;armure du patriarcat, bien que pendant au moins la moiti\u00e9 de la projection, le r\u00e9alisateur tente de nous convaincre du contraire. Et le voil\u00e0 en tant qu&rsquo;homme affirmant la f\u00e9minit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":26641,"parent":0,"template":"","tags":[],"displeu_category":[],"class_list":["post-27718","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/article\/27718","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/26641"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27718"}],"wp:term":[{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=27718"},{"taxonomy":"displeu_category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/displeu_category?post=27718"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}