{"id":36656,"date":"2024-02-23T14:00:17","date_gmt":"2024-02-23T13:00:17","guid":{"rendered":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/?post_type=article&#038;p=36656"},"modified":"2024-09-06T16:38:12","modified_gmt":"2024-09-06T14:38:12","slug":"les-lecons-de-guerre-sans-fin","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/article\/les-lecons-de-guerre-sans-fin\/","title":{"rendered":"Les le\u00e7ons sans fin de la guerre"},"content":{"rendered":"\n<Comment pouvons-nous apprendre \u00e0 vivre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de morts violentes, de charniers, de viols et de tortures ? En cherchant une r\u00e9ponse \u00e0 cette question, avant l'invasion totale de l'Ukraine par la Russie, mais apr\u00e8s l'occupation de la Crim\u00e9e et la guerre dans l'est de l'Ukraine, Nikita Kadan a sugg\u00e9r\u00e9 de \"<a href=\"https:\/\/moscowartmagazine.com\/issue\/102\/article\/2251\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">mesurer l&rsquo;art contemporain \u00e0 l&rsquo;aune de la fosse d&rsquo;ex\u00e9cution<\/a>\u00ab\u00a0. L&rsquo;artiste a \u00e9crit : \u00ab\u00a0Nous avons des os en commun. Notre squelette est divis\u00e9 et empil\u00e9 dans des fosses au Donbas et en Syrie, \u00e0 Sandarmokh en Car\u00e9lie, dans l&rsquo;ancienne rue Janowska \u00e0 Lviv, sur tous les continents, sur les lignes des fronti\u00e8res \u00e9tatiques qui courent sur la surface de la terre. Telle est l&rsquo;unit\u00e9 secr\u00e8te du monde. Nous sommes r\u00e9unis par la grande Internationale des ossements, une assembl\u00e9e mondiale de s\u00e9pultures. Nous sommes unis dans des tombes fraternelles.\n\n\n\n<Dans la vision de Kadan, la violence, en tournant en rond, brise la vanit\u00e9 de l'art en cr\u00e9ant de plus en plus de fosses d'ex\u00e9cution et de charniers, qui parfois se transforment en lieux de m\u00e9moire, et parfois non. Face \u00e0 l'histoire, l'art acquiert une fonction sp\u00e9cifique : t\u00e9moigner de l'horreur, la rendre tangible, lui donner un sens. L'art, dans le cadre de cette mission, peut devenir un outil de solidarit\u00e9 dans \"une assembl\u00e9e mondiale de s\u00e9pultures\".\n\n\n\n<Pour pouvoir regarder dans une fosse d'ex\u00e9cution, il faut avoir le courage d'affronter non seulement les victimes, mais aussi les coupables et, parfois, de reconna\u00eetre son propre peuple. La r\u00e9flexion de Kadan, \u00e9crite lors de l'\u00e9laboration d'une s\u00e9rie de dessins sur le pogrom de Lviv en 1941, a co\u00efncid\u00e9 avec le fait que l'Ukraine traversait une nouvelle phase de confrontation avec son histoire, o\u00f9 les victimes et les coupables \u00e9taient nombreux. Les victimes sont reconnues, les coupables sont \u00e9vit\u00e9s de mani\u00e8re inqui\u00e9tante. L'Ukraine vivait d\u00e9j\u00e0 la guerre et les morts violentes \u00e0 cette \u00e9poque : d\u00e9but 2014 \u00e0 Kiev, puis plus tard dans l'est du pays. Cependant, jusqu'\u00e0 il y a deux ans, toutes ces morts \u00e9taient en quelque sorte \u00e9loign\u00e9es - certaines dans le temps, d'autres dans l'espace.\n\n\n\n<En 2023, parlant de l'art en relation avec la guerre, les conservatrices Asya Tsisar et Natasha Chychasova ont partag\u00e9 une observation : \"Nous sommes maintenant tr\u00e8s semblables \u00e0 ces hommes et ces femmes de Crim\u00e9e et de Donbas qui ont essay\u00e9 d'expliquer quelque chose au reste des Ukrainiens en 2014. Mais nous ne pouvions pas nous entendre, car leur douleur \u00e9tait si intense et notre perception si distante. Apr\u00e8s le 24 f\u00e9vrier, toute l'Ukraine s'est transform\u00e9e en Donbas. Et maintenant, il y a le monde entier, ou disons \"l'Europe imaginaire\", \u00e0 qui nous essayons d'expliquer ce que nous vivons.\"<\/p> <p style=\"text-align : justify ;\">L&rsquo;Ukraine est un pays en voie de d\u00e9veloppement.\n\n\n\n<\/p> <p>Alors, comment apprendre \u00e0 vivre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des morts violentes lorsqu&rsquo;elles deviennent une r\u00e9alit\u00e9 quotidienne imm\u00e9diate, et en m\u00eame temps essayer d&rsquo;expliquer au monde ce que nous sommes en train de vivre ? Ces deux t\u00e2ches sont impossibles et pourtant in\u00e9vitables, in\u00e9luctables. Ce sont ces deux questions qui animent les artistes ukrainiens depuis 2022. Parmi ces deux pr\u00e9occupations, il y en a beaucoup d&rsquo;autres qui auraient \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9es comme non urgentes, reportables, voire totalement hors de propos il y a seulement deux ans. Ce n\u0153ud serr\u00e9 de questions fait constamment boule de neige. Et aujourd&rsquo;hui, lorsque tout, y compris l&rsquo;art, est mesur\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aune des fosses d&rsquo;ex\u00e9cution, tout est urgent et rien n&rsquo;est reportable.\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Donner un sens \u00e0 \u00ab\u00a0tout\u00a0\u00bb<\/h4>\n\n\n\n<Il y a un peu moins de deux ans, j'\u00e9crivais que les arts en Ukraine \u00e9taient d\u00e9finis par le silence : \"<a href=\"https:\/\/www.eurozine.com\/defined-by-silence\/\">La culture ukrainienne d&rsquo;aujourd&rsquo;hui est un vide rempli d&rsquo;espaces vides qui auraient pu \u00eatre remplis par des livres, des expositions et des performances qui n&rsquo;ont pas eu lieu &#8211; et qui, tr\u00e8s probablement, n&rsquo;auront pas lieu avant longtemps.<\/Dans le choc assourdissant des premiers mois qui ont suivi l'invasion, la douleur fant\u00f4me des choses planifi\u00e9es, pr\u00e9par\u00e9es ou imagin\u00e9es - des \u00e9l\u00e9ments d'une \"vie normale\", qui auraient d\u00fb revenir peu apr\u00e8s une victoire ukrainienne imminente - \u00e9tait encore intense. D\u00e8s le printemps, apr\u00e8s la lib\u00e9ration de la r\u00e9gion de Kiev, apr\u00e8s Buca, Irpin et Tchernyhiv, il est devenu \u00e9vident que rien ne reviendrait de sit\u00f4t. Deux ans apr\u00e8s le d\u00e9but de la guerre, il est atrocement clair que la vie d'avant ne reviendra jamais. Quelle que soit sa fin, cette guerre nous aura chang\u00e9s \u00e0 jamais. Cette vie diff\u00e9rente exigera de la compr\u00e9hension et de l'attention. Et apparemment, elle n\u00e9cessitera quelques sacrifices intellectuels.\n\n\n\n<Dans une conversation tr\u00e8s intime enregistr\u00e9e \u00e0 l'automne 2023, les r\u00e9alisateurs ukrainiens Iryna Tsilyk et Maryna Stepanska ont fait part de leur inqui\u00e9tude quant au fait que le sujet de la guerre \"tenait tout le monde en otage\" et qu'il n'\u00e9tait pas pr\u00e8s de dispara\u00eetre. Ils ont parl\u00e9 d'un \"cimeti\u00e8re d'id\u00e9es\" qui ne seraient jamais r\u00e9alis\u00e9es, car elles ne r\u00e9pondent pas aux besoins de la r\u00e9alit\u00e9 de \"ces temps nouveaux\". Mais quels sont ces nouveaux besoins ? Limitent-ils radicalement la libert\u00e9 de pens\u00e9e, d'expression ou de cr\u00e9ation ? Ouvrent-ils de nouveaux horizons en pr\u00e9sentant des d\u00e9fis inimaginables avant la guerre ? Apporteront-ils un sentiment d'urgence \u00e0 des questions invisibles ou n\u00e9glig\u00e9es ? Ou tout cela \u00e0 la fois, et de fa\u00e7on continue, m\u00eame si \"nous aurions souhait\u00e9 que cela n'arrive jamais\" ?\n\n\n\n<En 2023, les journalistes ukrainiennes Nataliya Gumenyuk et Angelina Kariakina ont lanc\u00e9 le podcast&nbsp;<em>Koly vse maye znachennya<\/em>, qui a une double signification : \u00ab\u00a0quand tout est important\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0quand tout a un sens\u00a0\u00bb. Avec d&rsquo;\u00e9minents intellectuels d&rsquo;Ukraine et d&rsquo;ailleurs, ils r\u00e9fl\u00e9chissent au mouvement des plaques tectoniques g\u00e9opolitiques d\u00fb \u00e0 la guerre en Ukraine, et \u00e0 la mani\u00e8re dont cette guerre change non seulement l&rsquo;Ukraine, mais aussi le monde dans son ensemble. Le titre refl\u00e8te pr\u00e9cis\u00e9ment les besoins d&rsquo;une \u00e9poque nouvelle o\u00f9 tout &#8211; litt\u00e9ralement tout &#8211; a de l&rsquo;importance et doit \u00eatre compris. D\u00e9sormais, rien ne peut \u00eatre report\u00e9 ou laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 si l&rsquo;on veut comprendre pleinement cette \u00e9poque.<\/p> <p style=\"text-align : justify ;\">La Commission europ\u00e9enne a publi\u00e9 un rapport sur le sujet.\n\n\n\n<\/p> <p>De mani\u00e8re assez perverse, la guerre a radicalement chang\u00e9 d&rsquo;horizon. A la peur initiale du vide a succ\u00e9d\u00e9 une polyphonie de voix qui tentent de donner un sens \u00e0 tout. De quoi parle-t-on ? Qu&rsquo;est-ce que ce tout ?\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Violence et compassion<\/h4>\n\n\n\n<D'une part, comment vivre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de morts violentes, sachant que l'on pourrait \u00eatre le prochain ? D'autre part, comment donner un sens non seulement \u00e0 ces morts, mais aussi \u00e0 sa propre vie ? Un d\u00e9bat intense, d\u00e9clench\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne apr\u00e8s 2014 et accentu\u00e9 apr\u00e8s 2022, oppose l'\"\u00e9thique de la lutte\" \u00e0 l'\"\u00e9thique de la vie\". La vie, ses valeurs, les structures sociales et les contrats sociaux sont constamment ren\u00e9goci\u00e9s pour que la lutte ait un sens : une recherche collective persistante de significations pr\u00e9cises et souvent pratiques de notions telles que la solidarit\u00e9, l'\u00e9galit\u00e9, la dignit\u00e9, l'action, la douleur quotidienne partag\u00e9e de la perte, la reconstruction d'une compr\u00e9hension de la soci\u00e9t\u00e9 et le sentiment d'un \"nous\" collectif.&nbsp;<\/p> <p style=\"text-align : justify ;\">La soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne est en train de se transformer.\n\n\n\n<Concernant la compassion et l'impuissance face \u00e0 la douleur d'autrui, Susan Sontag \u00e9crit : \"La compassion est une \u00e9motion instable. Elle doit \u00eatre traduite en action, sinon elle s'\u00e9tiole. La question est de savoir ce qu'il faut faire des sentiments qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9veill\u00e9s, des connaissances qui ont \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9es. Si l'on a l'impression qu'il n'y a rien que l'on puisse faire - mais qui est ce \"nous\" ? - et que l'on ne puisse rien faire non plus - et qui sont ces \"eux\" ? -, on commence \u00e0 s'ennuyer, \u00e0 \u00eatre cynique, \u00e0 devenir apathique.La compassion et la sympathie, poursuit Sontag, permettent aux observateurs de crimes de guerre commis ailleurs - s\u00e9par\u00e9s des souffrants lointains par leurs \u00e9crans, qui donnent l'illusion de la proximit\u00e9 sans compromettre la s\u00e9curit\u00e9 - de se rassurer en se disant qu'ils ne sont pas complices de la souffrance.\n\n\n\n<Lorsque la s\u00e9curit\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 radicalement compromise, lorsqu'il n'y a pas de question sur l'identit\u00e9 des v\u00e9ritables auteurs et de leurs complices, lorsqu'il n'y a pas de distance \u00e9motionnelle et morale entre ceux qui souffrent et ceux qui observent leur souffrance, lorsque la douleur, partag\u00e9e quotidiennement par tout le monde, devient une force motrice sociale, et lorsque tout le monde se sent totalement impuissant mais continue d'avancer et d'agir parce qu'il y a toujours \"quelque chose que nous pouvons faire\", une unit\u00e9 de \"nous\" tr\u00e8s diff\u00e9rente, puissante, diversifi\u00e9e et vocale \u00e9merge. En examinant l'histoire de l'Ukraine au cours du violent et long vingti\u00e8me si\u00e8cle (pr\u00e9matur\u00e9ment qualifi\u00e9 de court), les conservateurs d'une exposition panoramique<\/a>&nbsp;<a href=\"https:\/\/jamfactory.ua\/en\/events\/exhibition-our-years-our-words\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">de l&rsquo;art ukrainien l&rsquo;appellent \u00ab\u00a0Nos ann\u00e9es, nos mots, nos pertes, nos recherches, notre nous\u00a0\u00bb.<\/p> <p class=\"spip\">Les conservateurs d&rsquo;une exposition panoramique de l&rsquo;art ukrainien l&rsquo;appellent \u00ab\u00a0Nos ann\u00e9es, nos mots, nos pertes, nos recherches, notre nous\u00a0\u00bb.\n\n\n\n<Ce corps collectif de r\u00e9sistance est aussi un corps collectif de m\u00e9moire, de comm\u00e9moration et une voix collective de lutte. D\u00e8s le premier jour, les artistes ont commenc\u00e9 \u00e0 recueillir des preuves de la douleur et de la perte, de la peur et de la r\u00e9sistance. Au fil du temps, il est devenu \u00e9vident que les \u0153uvres artistiques ne sont pas seulement des t\u00e9moins et des preuves documentaires de crimes, mais qu'elles tissent \u00e9galement des m\u00e9moires. Pour r\u00e9sister aux massacres et aux fosses communes, la m\u00e9moire culturelle s'efforce de se souvenir de tout et de tous : noms, visages, personnes, \u00e9v\u00e9nements, villes et paysages que la guerre a tent\u00e9 d'effacer. La m\u00e9moire d\u00e9vou\u00e9e est devenue une \u00e9thique de vie. C'est comme si, en ne laissant \u00e9chapper aucun moment pr\u00e9sent ni aucune perte, nous essayions \u00e9galement de lutter contre les angles morts de notre long vingti\u00e8me si\u00e8cle - comme l'\u00e9crit la po\u00e9tesse Ivanna Skyba-Yakubova, \"pour recoudre les ruptures noires de l'univers\".<\/p> <p style=\"text-align : justify ;\">La m\u00e9moire de la guerre est devenue une \u00e9thique de vie.\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"960\" height=\"642\" src=\"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/BOYTANOVA-2-1-960x642.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-36493\" srcset=\"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/BOYTANOVA-2-1-960x642.jpeg 960w, https:\/\/archive.displayeurope.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/BOYTANOVA-2-1-338x226.jpeg 338w, https:\/\/archive.displayeurope.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/BOYTANOVA-2-1-768x513.jpeg 768w, https:\/\/archive.displayeurope.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/BOYTANOVA-2-1-1536x1027.jpeg 1536w, https:\/\/archive.displayeurope.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/BOYTANOVA-2-1.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 960px) 100vw, 960px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em>Le travail de Kateryna Lysovenko expos\u00e9 par Naked Room \u00e0 Kiev. Image via&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.flickr.com\/photos\/nomeproject\/52504103083\/in\/photostream\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Flickr<\/a>.<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"caption-attachment-30727\">La dignit\u00e9 en jeu<\/h4>\n\n\n\n<Comment se souvenir de ceux qui ont disparu \u00e0 jamais sans perdre de vue ceux qui sont encore pr\u00e9sents ? Pour la premi\u00e8re fois depuis les deux guerres mondiales du si\u00e8cle dernier, la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne doit faire face \u00e0 des oc\u00e9ans de personnes bless\u00e9es, traumatis\u00e9es et d\u00e9plac\u00e9es - anciens combattants et r\u00e9fugi\u00e9s. Comment ne pas les monter les uns contre les autres ? Comment pouvons-nous cesser de multiplier les ruptures sociales, alors que nous sommes toujours confront\u00e9s \u00e0 un danger imminent, et commencer \u00e0 gu\u00e9rir ? Est-il m\u00eame possible de devenir une soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement inclusive sans aucune perspective de s\u00e9curit\u00e9 r\u00e9alisable ? Ceux qui vivent sans s\u00e9curit\u00e9 pourront-ils jamais comprendre, accepter et pardonner ceux qui vivent en s\u00e9curit\u00e9 ailleurs en Occident ? La vengeance apportera-t-elle un jour la paix aux morts et aux bless\u00e9s ? La vengeance fait-elle partie de la justice ? La justice est-elle m\u00eame r\u00e9alisable ?\n\n\n\n<Les questions se multiplient en un clin d'\u0153il. Yevhen Hlibovytsky, directeur de l'Institut de la fronti\u00e8re r\u00e9cemment ouvert \u00e0 Kiev, a construit son&nbsp;<a href=\"https:\/\/forbes.ua\/lifestyle\/viyna-yak-kontrrevolyutsiya-gidnosti-shcho-zavazhae-ukraini-zdiysniti-tsivilizatsiyniy-perekhid-z-evrazii-v-evropu-ta-yak-nam-stvoriti-derzhavu-novogo-rivnya-poyasnyue-evgen-glibovitskiy-08022024-19093\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">keynote speech<\/a>&nbsp;sur la durabilit\u00e9 ukrainienne en 2024 sur une longue liste de questions auxquelles la soci\u00e9t\u00e9 doit faire face et auxquelles elle doit donner un sens. Parmi elles : Comment comprendre la victoire ? Existe-t-il un espace de compromis et comment la soci\u00e9t\u00e9 peut-elle le n\u00e9gocier ? Comment poursuivre l&rsquo;objectif de l&rsquo;int\u00e9gration \u00e0 l&rsquo;UE tout en maintenant nos int\u00e9r\u00eats strat\u00e9giques ? Quels sont les int\u00e9r\u00eats et les valeurs qui sont aujourd&rsquo;hui au c\u0153ur de la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne ? Comment emp\u00eacher cette guerre de devenir une \u00ab\u00a0contre-r\u00e9volution de la dignit\u00e9\u00a0\u00bb ?\n\n\n\n<La derni\u00e8re question est sans doute cruciale. Il y a dix ans, la r\u00e9volution de la dignit\u00e9 a marqu\u00e9 un tournant dans la lutte pour la d\u00e9mocratie, l'\u00c9tat de droit, la libert\u00e9 et la dignit\u00e9 humaine ; l'un des dangers de la guerre est qu'elle peut renverser les objectifs de la r\u00e9volution. La guerre que m\u00e8ne actuellement l'Ukraine n'est pas seulement double : comme je l'ai \u00e9crit en 2022, il s'agit d'une triple lutte qui se d\u00e9roule dans les domaines physique, symbolique et \u00e9pist\u00e9mologique. Sur le front principal, l'Ukraine m\u00e8ne une guerre brutale et violente contre un envahisseur russe, un empire d\u00e9pass\u00e9 qui ne peut renoncer \u00e0 ses revendications territoriales et culturelles imp\u00e9riales et qui est pr\u00eat \u00e0 \u00e9radiquer tout le pays pour elles. L'Ukraine doit \u00e9galement prendre position contre un Occident qui conserve le pouvoir de nommer, de (re)pr\u00e9senter, d'armer et de d\u00e9cider pour quelle souverainet\u00e9 il vaut la peine de se battre. La lutte interne pour la d\u00e9mocratie et la dignit\u00e9 se poursuit : la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9siste aux tentatives de percevoir et d'utiliser les personnes comme des ressources. La fronti\u00e8re est ici, elle est \u00e0 l'int\u00e9rieur. L'Ukraine n'est plus une fronti\u00e8re pour l'Europe, entre la d\u00e9mocratie et l'autoritarisme - c'est une fronti\u00e8re europ\u00e9enne.\n\n\n\n<La vieille Europe, avec tout son pass\u00e9 compliqu\u00e9, essaie maintenant de faire bonne figure, mais le ch\u00e2teau de cartes est en train de s'effondrer. \"Les guerres, les attaques terroristes et tous les autres outils possibles de destruction d'un peuple par un autre reviennent, encore et encore. Seules leurs formes et leurs technologies sont aujourd'hui plus modernes et plus sophistiqu\u00e9es. Parfois, je pense qu'en fait, nous, les habitants de la plan\u00e8te Terre, ou beaucoup plus \u00e9troitement, les Europ\u00e9ens, sommes tous interconnect\u00e9s et tr\u00e8s vuln\u00e9rables. C'est juste que cette fois-ci, les Ukrainiens ont d\u00fb accepter le fait de notre fragilit\u00e9 totale et de notre incapacit\u00e9 \u00e0 penser s\u00e9rieusement \u00e0 l'avenir un peu plus t\u00f4t que les autres Europ\u00e9ens\", \u00e9crit&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.republik.ch\/2023\/12\/09\/aber-jetzt-tanzen-wir\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Iryna Tsilyk<\/a>. <\/p> <p>Les Ukrainiens ont d\u00fb accepter le fait de leur fragilit\u00e9 totale et de leur incapacit\u00e9 \u00e0 penser s\u00e9rieusement \u00e0 l&rsquo;avenir un peu plus t\u00f4t que les autres Europ\u00e9ens.\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;expression de la douleur<\/h4>\n\n\n\n<Reconna\u00eetre ce que signifie \u00eatre europ\u00e9en aujourd'hui est radicalement diff\u00e9rent de ce que nous, Ukrainiens, imaginions il y a quelques ann\u00e9es. Peut-\u00eatre la nouvelle notion d'\u00eatre europ\u00e9en se forge-t-elle dans les tranch\u00e9es de l'est de l'Ukraine, dans les villes de tout le pays, au son des alertes aux raids a\u00e9riens, dans les voix des artistes et des intellectuels qui tentent de donner un sens \u00e0 tout cela. Qui sommes-nous aujourd'hui, t\u00e9moins de cette guerre ? Qui sommes-nous, red\u00e9couvrant de nouvelles significations de la maison, du paysage et de la communaut\u00e9 apr\u00e8s celles qui ont \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9es ? Pouvons-nous r\u00e9articuler les valeurs de la vie, de la dignit\u00e9, de la libert\u00e9 et de la solidarit\u00e9 pour nous-m\u00eames, pour tous ? La paix n'est pas l'absence de guerre. C'est la pr\u00e9sence de la voix collective des personnes qui exigent la justice et la souverainet\u00e9.<\/p> <p style=\"text-align : justify ;\">La paix n&rsquo;est pas l&rsquo;absence de guerre.\n\n\n\n<L'Ukraine non muette (ou, en traduction plus directe de l'ukrainien, \"l'Ukraine acquiert sa voix\"), le titre du 3e&nbsp;<a href=\"https:\/\/culturecongress.org.ua\/congress-2023\/en\/home-english\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Congr\u00e8s de la culture<\/a>&nbsp;qui s&rsquo;est tenu \u00e0 Lviv l&rsquo;automne dernier, ne pourrait \u00eatre plus pr\u00e9cis. Le processus douloureux, injuste mais in\u00e9vitable de ces deux derni\u00e8res ann\u00e9es a consist\u00e9 \u00e0 acqu\u00e9rir la voix pour parler en notre nom, \u00e0 nous-m\u00eames, puis aux autres, \u00e0 acqu\u00e9rir la voix en tant que \u00ab\u00a0devoir envers nous-m\u00eames, envers ceux qui ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s par la Russie aujourd&rsquo;hui et au cours des si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents, et envers le reste du monde\u00a0\u00bb. Du silence na\u00eet une multiplicit\u00e9 de voix individuelles qui forment, comme l&rsquo;a dit l&rsquo;\u00e9crivain Anatoliy Dnistrovyi dans sa&nbsp;<a href=\"https:\/\/lb.ua\/blog\/anatolii_dnistrovyi\/573806_aktualna_ukrainska_kultura.html\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">keynote<\/a>&nbsp;au Congr\u00e8s, \u00ab\u00a0un continuum de v\u00e9rit\u00e9 partag\u00e9e, une position commune que chacun d&rsquo;entre nous fa\u00e7onne, renforce et r\u00e9alimente peu \u00e0 peu avec de nouveaux t\u00e9moignages, exp\u00e9riences et significations\u00a0\u00bb. La culture revient \u00e0 sa mission de t\u00e9moignage et de documentation, un outil pour rendre la r\u00e9alit\u00e9 saisissable et signifiante, surtout quand les significations tendent \u00e0 se perdre dans la douleur &#8211; une main tendue en solidarit\u00e9 aux autres, fragiles et bless\u00e9s, offrant le r\u00eave utopique du \u00ab\u00a0plus jamais \u00e7a\u00a0\u00bb.<\/p> <p style=\"text-align : justify ;\">La culture, c&rsquo;est l&rsquo;histoire, c&rsquo;est l&rsquo;histoire.\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux ans se sont \u00e9coul\u00e9s depuis le d\u00e9but de l&rsquo;invasion massive de l&rsquo;Ukraine par la Russie. Les personnes qui se d\u00e9fendent contre l&rsquo;agression continue, d\u00e9plac\u00e9es de leurs maisons et de leurs vies ant\u00e9rieures, font face \u00e0 une perte quotidienne et aggrav\u00e9e. Les artistes, qui r\u00e9fl\u00e9chissent au traumatisme, abordent les questions qui visent \u00e0 donner un sens \u00e0 la vie lorsque tout est affect\u00e9 par la mort.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":36466,"parent":0,"template":"","tags":[],"displeu_category":[],"class_list":["post-36656","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/article\/36656","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/36466"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=36656"}],"wp:term":[{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=36656"},{"taxonomy":"displeu_category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/displeu_category?post=36656"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}