{"id":37368,"date":"2023-09-25T11:46:35","date_gmt":"2023-09-25T09:46:35","guid":{"rendered":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/?post_type=article&#038;p=37368"},"modified":"2024-04-25T11:54:30","modified_gmt":"2024-04-25T09:54:30","slug":"gogol-un-ukrainien-deguise","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/article\/gogol-un-ukrainien-deguise\/","title":{"rendered":"Gogol : un Ukrainien d\u00e9guis\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>1.<\/strong><\/h4>\n\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9cole, dans le Moscou sovi\u00e9tique, nous apprenions par c\u0153ur des vers patriotiques tir\u00e9s de la prose de Gogol. Je n&rsquo;avais jamais pens\u00e9 \u00e0 lui en tant qu&rsquo;auteur ukrainien. En fait, je n&rsquo;avais jamais pens\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine ethnique de Gogol. Pour moi, c&rsquo;\u00e9tait un magicien qui avait cr\u00e9\u00e9 une galerie fantasmagorique des monstres les plus hilarants et les plus adorables que j&rsquo;aie jamais rencontr\u00e9s. Comme Dickens ou Shakespeare pour les Anglais, Gogol fait partie de la langue russe. Mais apr\u00e8s l&rsquo;avoir install\u00e9 sur le pi\u00e9destal de la grande litt\u00e9rature russe, les d\u00e9vots russes de Gogol ont banni son ombre ukrainienne dans un exil culturel.<\/p>\n\n<p>L&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 de la prose de Gogol, les tournures de sa syntaxe et les particularit\u00e9s occasionnelles de son vocabulaire ont toujours \u00e9t\u00e9 remarqu\u00e9es. Les connaisseurs ont trouv\u00e9 diff\u00e9rentes raisons et explications \u00e0 ces irr\u00e9gularit\u00e9s linguistiques. En feuilletant r\u00e9cemment un \u00e9pais volume de m\u00e9moires sur Gogol r\u00e9dig\u00e9s par ses contemporains, j&rsquo;ai de nouveau \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 de constater \u00e0 quel point les Russes de souche avaient ressenti l&rsquo;aura d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 qui entourait la personnalit\u00e9 de Gogol. Son comportement et m\u00eame son apparence leur ont souvent paru g\u00eanants, voire \u00e9trangers. Ses d\u00e9tracteurs le consid\u00e8rent comme un parvenu et un arriviste \u00e0 l&rsquo;image du Rastignac de Balzac, \u00e9voquant la froideur et la vanit\u00e9 d\u00e9mesur\u00e9e de Gogol. Ces traits de caract\u00e8re n&rsquo;\u00e9taient pas familiers \u00e0 ceux qui l&rsquo;avaient connu dans son Ukraine natale comme un jeune homme amical et jovial. Ses admirateurs et amis, en revanche, consid\u00e8rent son comportement impr\u00e9visible comme l&rsquo;excentricit\u00e9 d&rsquo;un g\u00e9nie en herbe.<\/p>\n\n<p>D&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre, il est \u00e0 peine venu \u00e0 l&rsquo;esprit de ceux qui l&rsquo;ont connu que l&rsquo;origine ukrainienne de Gogol pouvait \u00eatre une explication de son temp\u00e9rament instable. Mais je suppose que Gogol a ressenti son caract\u00e8re \u00e9tranger en Russie pour d&rsquo;autres raisons. Il n&rsquo;a jamais poss\u00e9d\u00e9 de maison et n&rsquo;a jamais re\u00e7u d&rsquo;invit\u00e9s ou de visiteurs. Il n&rsquo;\u00e9tait pas russe en ce sens qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e9rait garder sa propre compagnie et qu&rsquo;il \u00e9tait r\u00e9ticent \u00e0 partager ses \u00e9motions et ses opinions en public.<\/p>\n\n<p>Aucune de ses connaissances &#8211; qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de ceux qui se consid\u00e9raient comme ses bons amis ou de ceux qui le snobaient avec d\u00e9dain ou indiff\u00e9rence &#8211; n&rsquo;aurait jamais consid\u00e9r\u00e9 l&rsquo;Ukraine comme autre chose qu&rsquo;un territoire m\u00e9ridional de la Russie o\u00f9 l&rsquo;on parlait un dialecte particulier, o\u00f9 l&rsquo;on se divertissait avec des chansons locales et o\u00f9 l&rsquo;on se targuait d&rsquo;avoir une excellente cuisine. Pour les \u00ab\u00a0Grands Russes\u00a0\u00bb, l&rsquo;Ukraine \u00e9tait connue sous le nom d&rsquo;Ukraine (\u00ab\u00a0terre frontali\u00e8re\u00a0\u00bb en vieux slavon) ou de Malorossia (Petite Russie). M\u00eame lorsque j&rsquo;\u00e9tais adolescent \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, je dois avouer que je ressentais la m\u00eame chose pour l&rsquo;Ukraine que pour l&rsquo;Estonie ou l&rsquo;Ouzb\u00e9kistan, le Belarus ou le Kazakhstan : m\u00eame si les dialectes locaux et les habitudes populaires pouvaient diff\u00e9rer, tous faisaient partie de la fraternit\u00e9 russe sous le nom d&rsquo;Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n<p>Lorsque j&rsquo;essaie d&rsquo;imaginer le jeune et ambitieux Gogol arrivant dans la capitale depuis l&rsquo;arri\u00e8re-cour de l&rsquo;Empire russe, je me souviens de l&rsquo;attitude de mes amis \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ceux qui arrivaient \u00e0 Moscou depuis les \u00ab\u00a0r\u00e9publiques nationales\u00a0\u00bb. Ils ont \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s avec un m\u00e9lange de bienveillance condescendante et de curiosit\u00e9. Il y avait aussi une pointe d&rsquo;envie, celle d&rsquo;avoir un meilleur climat m\u00e9ridional et une vie plus confortable loin de la sinistrose de la R\u00e9publique sovi\u00e9tique de Russie. Aux yeux des snobs et des chauvins m\u00e9tropolitains, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mauvais de venir de province, mais \u00eatre originaire d&rsquo;Ukraine \u00e9tait un p\u00e9ch\u00e9 impardonnable. Dans la mythologie populaire russe, les Ukrainiens sont une minorit\u00e9 ethnique, et non une nation, et sont encore aujourd&rsquo;hui trait\u00e9s avec un m\u00e9lange de sentimentalit\u00e9, de jalousie, de suspicion et de ridicule.<\/p>\n\n<p>Le nom de Gogol, s&rsquo;il est prononc\u00e9 \u00ab\u00a0khokhol\u00a0\u00bb avec l&rsquo;accent ukrainien, fait lui-m\u00eame \u00e9cho \u00e0 un surnom d\u00e9risoire et offensant pour les personnes d&rsquo;origine ukrainienne. La propension de Gogol \u00e0 porter des gilets et des cravates voyants, du velours jaune et vert, des boutons et des lacets argent\u00e9s est due \u00e0 ses origines ukrainiennes. Il a \u00e9galement eu la malchance d&rsquo;\u00eatre scolaris\u00e9 dans une \u00e9cole locale \u00e0 Nezhin, une ville associ\u00e9e \u00e0 une vari\u00e9t\u00e9 miniature et croquante de concombre &#8211; une sorte de cornichon, g\u00e9n\u00e9ralement saumur\u00e9 et excellent pour accompagner la vodka. Peut-\u00eatre que la connotation culinaire du nom de la ville de son \u00e9cole s&rsquo;est retrouv\u00e9e plus tard dans ses fascinantes descriptions de la gourmandise, dans ses maux d&rsquo;estomac imaginaires et, finalement, dans son suicide par autosuffisance. Blagues macabres mises \u00e0 part, rien n&rsquo;est accessoire dans la biographie de Gogol.<\/p>\n\n<p>Mais il n&rsquo;\u00e9tait pas ukrainien au sens o\u00f9 l&rsquo;auraient souhait\u00e9 ses nouveaux amis russes. \u00c0 Saint-P\u00e9tersbourg, il commence \u00e0 se faire appeler Gogol (qui signifie \u00ab\u00a0drake\u00a0\u00bb en ukrainien), mais son nom de famille est Gogol-Yanovsky. Ses anc\u00eatres \u00e9taient des eccl\u00e9siastiques ukrainiens de province qui poss\u00e9daient quelques terres et avaient re\u00e7u une certaine \u00e9ducation. Son p\u00e8re \u00e9tait un auteur amateur de com\u00e9dies en vers, jou\u00e9es localement. La langue de la famille \u00e9tait l&rsquo;ukrainien. Ses parents auraient \u00e9t\u00e9 horrifi\u00e9s d&rsquo;entendre leur langue maternelle qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0dialecte local\u00a0\u00bb, alors que le russe \u00e9tait la langue utilis\u00e9e \u00e0 toute autre occasion que les affaires domestiques ou familiales.<\/p>\n\n<p>Apr\u00e8s que les \u00e9dits de Catherine la Grande ont priv\u00e9 toute personne autre que la noblesse du droit d&rsquo;\u00eatre propri\u00e9taire terrien, le grand-p\u00e8re de Gogol a d\u00fb falsifier les registres familiaux et faire passer sa famille pour de la noblesse, sous peine de perdre ses terres et ses autres biens. Dans sa monographie<em> The Sexual Labyrinth of Nikolai Gogol<\/em>, Simon Karlinsky, le plus perspicace des biographes de Gogol, sugg\u00e8re que l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 de Gogol vis-\u00e0-vis de sa propre identit\u00e9 &#8211; le syndrome de l&rsquo;imposteur &#8211; pourrait \u00eatre attribu\u00e9e \u00e0 cet \u00e9pisode. Pris par l&rsquo;\u00e9lite \u00e9clair\u00e9e de Saint-P\u00e9tersbourg pour un brillant connaisseur des traditions ukrainiennes, c&rsquo;est comme si le jeune Gogol \u00e9tait l&rsquo;incarnation de sa future auto-parodie &#8211; l&rsquo;imposteur Khlestakov de <em>L&rsquo;inspecteur du gouvernement<\/em>.<\/p>\n\n<p>Il ne fait aucun doute que Gogol s&rsquo;est senti comme un \u00e9tranger, voire une \u00e9trang\u00e8re. Il a \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 de questions sur ses racines ukrainiennes et sur la vie de village exotique qu&rsquo;il avait laiss\u00e9e derri\u00e8re lui. Dans sa g\u00eane initiale, je me suis reconnu apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 l&rsquo;Union sovi\u00e9tique. Vous vous sentez constamment observ\u00e9 &#8211; votre apparence, vos gestes, votre vocabulaire sont jug\u00e9s, surveill\u00e9s et \u00e9valu\u00e9s. Ou bien on vous demande de r\u00e9citer un folklore russe kitsch pour satisfaire la curiosit\u00e9 de votre h\u00f4te \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des r\u00e9gions \u00e9trang\u00e8res du monde. Vous \u00eates plus que fr\u00e9quemment consult\u00e9s sur les raisons des atrocit\u00e9s commises par les dirigeants de votre patrie. Vous \u00eates constamment invit\u00e9 \u00e0 rencontrer vos anciens compatriotes, que vous auriez pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e9viter en temps normal. Vous \u00eates interrog\u00e9 sur votre pass\u00e9. Et plus vous parlez de vous aux habitants, plus vous r\u00e9pondez \u00e0 leur d\u00e9sir de vous adapter \u00e0 un st\u00e9r\u00e9otype.<\/p>\n\n<p>Comme tout immigrant, Gogol veut appartenir \u00e0 un groupe, mais en m\u00eame temps \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une exception. Les nouveaux amis et connaissances c\u00e9l\u00e8bres de Gogol &#8211; Delvig et Pouchkine, Joukovski et Aksakov, Pletnev et Pigodine &#8211; n&rsquo;ont pas trait\u00e9 l&rsquo;origine ukrainienne de Gogol avec irrespect. Loin de l\u00e0, ils ne l&rsquo;ont pas laiss\u00e9 oublier. Ils l&rsquo;ont invit\u00e9 \u00e0 des soir\u00e9es de musique folklorique ukrainienne ; ils l&rsquo;ont interrog\u00e9 sur les recettes des authentiques boulettes ukrainiennes, du borsch, des beignets et du moonshine.<\/p>\n\n<p>Gogol avait quitt\u00e9 son pays natal pour ne plus jamais y revenir. Mais le bagage culturel autochtone n&rsquo;est pas une valise de voyageur rang\u00e9e dans un casier. Il est devenu un \u00e9crivain en russe, tout en restant culturellement ukrainien &#8211; de la m\u00eame mani\u00e8re que Franz Kafka, culturellement juif tch\u00e8que, \u00e9tait un \u00e9crivain allemand. Gogol, cependant, devait assumer un personnage culturel qui ne lui \u00e9tait pas familier avant qu&rsquo;il n&rsquo;entre dans les cercles litt\u00e9raires \u00e9clair\u00e9s de Saint-P\u00e9tersbourg.<\/p>\n\n<p>La premi\u00e8re publication de Gogol (dans l&rsquo;un des magazines litt\u00e9raires de Saint-P\u00e9tersbourg) \u00e9tait un po\u00e8me rim\u00e9 de fa\u00e7on amateur sur le ciel bleu saccharine au-dessus des p\u00e2turages verdoyants de l&rsquo;Italie, o\u00f9 le jeune Gogol, jeune employ\u00e9 de la fonction publique \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, n&rsquo;\u00e9tait jamais all\u00e9 mais o\u00f9 il allait passer la majeure partie de sa courte vie. Il a v\u00e9cu, apr\u00e8s tout, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque post-napol\u00e9onienne du romantisme bucolique, avec son id\u00e9al de retour aux sources et de sagesse populaire simple.<\/p>\n\n<p>Mais la puissante intuition de Gogol lui dit d&rsquo;oublier l&rsquo;Italie et de suivre une autre direction, pour satisfaire la faim de l&rsquo;\u00e9lite lib\u00e9rale russe pour l&rsquo;h\u00e9ritage culturel des r\u00e9gions lointaines de l&#8217;empire russe &#8211; de l&rsquo;Oural au Caucase et \u00e0 la mer Noire. Et l&rsquo;Ukraine. Il bombarde sa m\u00e8re et ses anciens camarades de classe de lettres dans lesquelles il demande des descriptions des habitudes traditionnelles des paysans, des artisans et des commer\u00e7ants locaux : la fa\u00e7on dont ils s&rsquo;habillent, les tissus qu&rsquo;ils utilisent, leurs chansons et leurs recettes &#8211; tous ces d\u00e9tails qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais connus. De nos jours, cela serait consid\u00e9r\u00e9 comme une recherche de ses racines ethniques, de son identit\u00e9. En fait, ce que Gogol a distill\u00e9 a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9 par son esprit inventif d&rsquo;une mani\u00e8re qui n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec la vie authentique d&rsquo;un township ukrainien.<\/p>\n\n<p>Avec diligence et rapidit\u00e9, Gogol produit deux volumes de <em>Soir\u00e9e dans une ferme pr\u00e8s de Dikanka<\/em>. On y retrouve la couleur locale et l&rsquo;humour idiosyncrasique qui lui ont valu l&rsquo;admiration du libertaire Pouchkine et du po\u00e8te laudateur de la cour, Joukovski. R\u00e9dig\u00e9s dans une tradition folklorique imaginaire, ces contes ont \u00e9t\u00e9 suivis d&rsquo;un autre volume de caract\u00e8re plus \u00e9pique, intitul\u00e9 <em>Mirgorod<\/em>, dans lequel des horreurs gothiques ont \u00e9t\u00e9 introduites dans des conflits de style Punch-and-Judy entre des personnages folkloriques excentriques et absurdes. Mais la place centrale dans la collection de <em>Mirgorod<\/em> est occup\u00e9e par son premier roman, <em>Taras Bulba<\/em>, que Gogol a \u00e9crit pour r\u00e9aliser son ambition de longue date de devenir historien (il a enseign\u00e9 l&rsquo;histoire pendant un certain temps \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Saint-P\u00e9tersbourg). Nous aurions pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9crive pas cet \u00e9loge du nationalisme violent.<\/p>\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">2.<\/h4>\n\n<p>Il n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire d&rsquo;\u00e9tudier le philosophe russe crypto-fasciste Alexandre Douguine pour d\u00e9chiffrer les vapeurs id\u00e9ologiques qui entourent l&rsquo;invasion actuelle de l&rsquo;Ukraine par la Russie : Gogol en a fourni la justification compl\u00e8te dans sa terrifiante \u00e9pop\u00e9e  <em>Taras Bulba<\/em>Ses contemporains le consid\u00e9raient comme un \u00ab\u00a0parangon de vertu civique et une force d&rsquo;\u00e9dification patriotique\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une concoction \u00e9pouvantable digne d&rsquo;Hollywood, r\u00e9alis\u00e9e de main de ma\u00eetre avec un plaisir horrifique et refl\u00e9tant toutes les \u00e9motions contradictoires qui se sont affront\u00e9es dans l&rsquo;esprit hant\u00e9 de Gogol, depuis le moment o\u00f9 il a quitt\u00e9 sa ville natale ukrainienne pour Saint-P\u00e9tersbourg.<\/p>\n\n<p><em>Taras Bulba<\/em> raconte l&rsquo;histoire tragique de l&rsquo;un des puissants chefs des Cosaques zaporozhiens. Au milieu du XVIe si\u00e8cle, ces clans de serfs en fuite, de vagabonds, de r\u00e9fractaires et de criminels avaient cr\u00e9\u00e9 des colonies fortifi\u00e9es le long des rives du Dniepr inf\u00e9rieur et dans les steppes au nord de la mer Noire. Arm\u00e9e de volontaires et de mercenaires au temp\u00e9rament anarchique, les Cosaques sont pr\u00eats \u00e0 combattre n&rsquo;importe quel ennemi. Ils avaient aussi l&rsquo;air bizarre, avec leurs caftans et leurs larges ceintures \u00e0 la mode orientale, leurs sables courb\u00e9s assortis \u00e0 leurs \u00e9normes moustaches et leurs cr\u00e2nes ras\u00e9s orn\u00e9s d&rsquo;une sorte de mohawk. L&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de Gogol raconte la mort des deux fils de Taras Bulba, contraints par leur p\u00e8re de participer \u00e0 la \u00ab\u00a0guerre sainte\u00a0\u00bb contre les Polonais catholiques et les Juifs locaux, ennemis jur\u00e9s de la Russie et de la foi orthodoxe, selon la vision du monde de Bulba.<\/p>\n\n<p>Gogol, en tant que narrateur, a agr\u00e9ment\u00e9 la bellig\u00e9rance anarchique des Cosaques de nobles sentiments patriotiques sur l'\u00a0\u00bb\u00e2me russe\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0fraternit\u00e9 des Slaves\u00a0\u00bb. Il est difficile de ne pas voir dans ces sentiments le propre serment d&rsquo;all\u00e9geance de Gogol \u00e0 l&rsquo;autocratie russe et son nouveau sentiment d&rsquo;appartenance au cercle restreint des \u00e9crivains russes &#8211; aux quelques \u00e9lus. \u00c0 cette \u00e9poque de sa vie, en compagnie de ses nouveaux amis, il profite de l&rsquo;occasion pour montrer sa loyaut\u00e9 envers tout ce qui est russe &#8211; et pour d\u00e9nigrer les \u00e9trangers, parfois de mani\u00e8re gratuite.<\/p>\n\n<p>Parmi les m\u00e9moires des contemporains de Gogol, on trouve une vignette racont\u00e9e par l&rsquo;une de ses nouvelles connaissances, le propri\u00e9taire d&rsquo;un domaine, qui a invit\u00e9 Gogol pour une excursion \u00e0 la campagne. Le tuteur des enfants de l&rsquo;homme de la campagne, un Fran\u00e7ais, s&rsquo;est \u00e9galement joint \u00e0 eux. Mais le trajet sur une route cahoteuse \u00e0 bord des <em>tarantas<\/em> russes, un courage \u00e0 quatre roues d\u00e9pourvu de ressorts, est une torture pour l&rsquo;\u00e9tranger. Gogol, riant \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e des contorsions du pauvre homme, encourage le chauffeur \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer pour que \u00ab\u00a0la grenouille fran\u00e7aise apprenne ce que sont nos v\u00e9hicules russes\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n<p>L&rsquo;auteur de <em>Taras Bulba<\/em> a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d\u00e9guis\u00e9 sa romance historique en l\u00e9gende folklorique imm\u00e9moriale. Il l&rsquo;a fait en situant son histoire deux si\u00e8cles avant les \u00e9v\u00e9nements qu&rsquo;il d\u00e9crit. Le contexte historique de son roman est celui des massacres et pogroms anti-polonais d\u00e9clench\u00e9s par la r\u00e9bellion de Bogdan Khmelnitsky au milieu du XVIIe si\u00e8cle. C&rsquo;est Khmelnitsky, un hetman polonais d&rsquo;origine ukrainienne, qui, dans sa lutte contre ses souverains polonais, avait fait des cosaques zaporozhiens ses alli\u00e9s et avait fini par d\u00e9clarer son all\u00e9geance au tsar russe. D\u00e8s lors, la russification de l&rsquo;est de l&rsquo;Ukraine a commenc\u00e9.<\/p>\n\n<p>Cette \u00e9poque est connue pour la cruaut\u00e9 des Cosaques, la destruction de la partie civilis\u00e9e de l&rsquo;Ukraine et le meurtre en masse des Polonais et des Juifs au service de la noblesse polonaise. Pour Gogol, d\u00e9peindre les Polonais comme l&rsquo;ennemi jur\u00e9 de la Russie \u00e9tait d&rsquo;actualit\u00e9 : c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;insurrection polonaise. (Pouchkine, l&rsquo;ami de Gogol, a \u00e9galement pr\u00eat\u00e9 all\u00e9geance \u00e0 l&rsquo;autocratie russe en \u00e9crivant ses vers patriotiques de propagande anti-occidentale \u00ab\u00a0Aux calomniateurs de la Russie\u00a0\u00bb).<\/p>\n\n<p>Mais le h\u00e9ros de Gogol, Taras Bulba, ne se soucie gu\u00e8re de savoir si son ennemi complote r\u00e9ellement la destruction de sa tribu cosaque, de la monarchie russe et de la foi orthodoxe russe. Toute rumeur ou insinuation est un pr\u00e9texte suffisant pour d\u00e9clencher la guerre : pour le meurtre et le pillage de tous ceux qui n&rsquo;appartiennent pas \u00e0 sa tribu, \u00e0 son clan et \u00e0 sa communaut\u00e9. Ce que Gogol pr\u00e9sente comme le portrait d&rsquo;un h\u00e9ros populaire passionn\u00e9, qui fait preuve d&rsquo;un z\u00e8le excessif dans sa d\u00e9fense de la terre natale et de la foi, est en fait une description de l&rsquo;esprit parano\u00efaque et conspirateur d&rsquo;un voyou.<\/p>\n\n<p>Qu&rsquo;est-ce qui reste, sinon la guerre ? demande Taras \u00e0 ses fils. Dieu veuille que vous soyez toujours victorieux \u00e0 la guerre, que vous battiez les Musulmans, les Turcs et les Tatars, et que, lorsque les Polonais conspireront contre notre foi, vous battiez les Polonais ! Et lorsque les Polonais conspireront contre notre foi, vous pourrez battre les Polonais ! Et c&rsquo;est ce qu&rsquo;ils firent :<\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Il tue de nombreux nobles et pille les ch\u00e2teaux les plus riches et les plus beaux. Les cosaques vident l&rsquo;hydromel et le vin centenaires soigneusement accumul\u00e9s dans les caves seigneuriales, ils coupent et br\u00fblent les riches v\u00eatements et \u00e9quipements qu&rsquo;ils trouvent dans les armoires. L&rsquo;ordre de Taras \u00e9tait de ne rien \u00e9pargner. Les Cosaques n&rsquo;\u00e9pargn\u00e8rent pas les femmes aux sourcils noirs, les jeunes filles brillantes au sein blanc : elles ne purent se sauver m\u00eame devant l&rsquo;autel, car Taras les br\u00fbla avec l&rsquo;autel lui-m\u00eame. Des mains enneig\u00e9es s&rsquo;\u00e9levaient vers le ciel au milieu des flammes ardentes, en poussant des cris pitoyables qui auraient \u00e9mu de piti\u00e9 la terre humide elle-m\u00eame et fait plier de compassion l&rsquo;herbe des steppes devant leur sort. Mais les cruels Cosaques n&rsquo;y pr\u00eat\u00e8rent pas attention et, soulevant les enfants dans les rues sur la pointe de leurs lances, ils les jet\u00e8rent \u00e9galement dans les flammes [&#8230;] les enfants tu\u00e9s, les poitrines des femmes ouvertes, la peau \u00e9corch\u00e9e des jambes jusqu&rsquo;aux genoux, et la victime ensuite lib\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais avant qu&rsquo;ils ne massacrent les Polonais, il s&rsquo;\u00e9tait amus\u00e9 \u00e0 massacrer leurs larbins, les Juifs. Noyez tous les pa\u00efens dans le Dniepr ! &#8230; N&rsquo;attendez pas ! Les maudits Juifs ! Dans le Dniepr avec eux, gentilshommes ! Noyez tous les infid\u00e8les ! Ces mots sont le signal. Ils saisissent les Juifs par les bras et commencent \u00e0 les jeter dans les vagues. Des cris de d\u00e9tresse retentissent de toutes parts, mais les Cosaques, s\u00e9v\u00e8res, ne font que rire en voyant les jambes juives, chauss\u00e9es de souliers et de bas, se d\u00e9battre dans les airs.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p>Le ton de la voix du narrateur ne permet pas de savoir jusqu&rsquo;\u00e0 quel point l&rsquo;auteur Gogol partageait ce rire sadique devant les actes de massacre, de mutilation des corps et de destruction insens\u00e9e des Cosaques : \u00ab\u00a0De nos jours, nos cheveux se dresseraient sur la t\u00eate devant les traits horribles de cette \u00e9poque f\u00e9roce, \u00e0 moiti\u00e9 civilis\u00e9e, que les Cosaques ont partout manifest\u00e9s\u00a0\u00bb. De telles expressions d&rsquo;horreur et de d\u00e9go\u00fbt sont r\u00e9guli\u00e8rement prononc\u00e9es par le narrateur entre les sc\u00e8nes de violence. Mais ces grimaces de l&rsquo;auteur t\u00e9moignent-elles de la condamnation par Gogol de la cruaut\u00e9 de ses protagonistes ? Ou servent-elles \u00e0 faire frissonner le lecteur en lui faisant esp\u00e9rer des descriptions encore plus horribles et sanglantes ?<\/p>\n\n<p>Gogol transmet l&rsquo;impitoyabilit\u00e9 des Cosaques avec le m\u00eame panache qu&rsquo;il d\u00e9crit leur camaraderie, leur fa\u00e7on de se saluer, de se taper dans le dos puis de s&#8217;embrasser sur les l\u00e8vres, de se serrer dans les bras d&rsquo;un ours puis de d\u00e9vorer des morceaux de viande et des tonneaux d&rsquo;alcool de contrebande, de s&rsquo;enivrer et de danser, de dormir ensemble \u00e0 la dure, sous les cieux. Tout cela semble confirmer le point de vue de Karlinsky sur les d\u00e9sirs homo\u00e9rotiques de Gogol.<\/p>\n\n<p>Mais si Gogol \u00e9tait enchant\u00e9 par le physique muscl\u00e9 des puissants cosaques, la c\u00e9l\u00e9bration de la masculinit\u00e9 se retrouve dans la tradition militaire de tout \u00c9tat autoritaire, de Sparte \u00e0 l&rsquo;Allemagne nazie. La fascination de Gogol pour les liens entre les hommes pourrait tout aussi bien \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme le d\u00e9sir ardent d&rsquo;un converti religieux de faire partie d&rsquo;une communaut\u00e9 id\u00e9ale. D&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre, Gogol a \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 par la compagnie de ses cosaques fictifs, tant qu&rsquo;elle a dur\u00e9.<\/p>\n\n<p>Punit-il ses h\u00e9ros pour les atrocit\u00e9s qu&rsquo;ils ont commises ? Le fils cadet de Bulba, Andrei, est mis \u00e0 mort comme tra\u00eetre par son p\u00e8re pour \u00eatre tomb\u00e9 amoureux d&rsquo;une jeune fille polonaise ; le gar\u00e7on a\u00een\u00e9, Ostap, est captur\u00e9 et ex\u00e9cut\u00e9 par l&rsquo;ennemi ; Taras Bulba lui-m\u00eame est br\u00fbl\u00e9 sur le b\u00fbcher en tentant de le sauver. Gogol a d\u00fb ressentir un certain malaise \u00e0 ce que Taras Bulba soit \u00e0 l&rsquo;origine du conflit au cours duquel il se d\u00e9truit et d\u00e9truit sa famille. L&rsquo;alternative \u00e9tait de les sacrifier \u00e0 la cause patriotique.<\/p>\n\n<p>C&rsquo;est ce qu&rsquo;a fait Gogol. Ayant r\u00e9alis\u00e9 que sa fascination pour cette violence horrible \u00e9tait trop \u00e9vidente, Gogol revient \u00e0 une proclamation d&rsquo;un but plus \u00e9lev\u00e9 : les Cosaques se battaient pour la foi orthodoxe et la grandeur de la Russie. Imp\u00e9nitent pour la perte de deux fils qui ont p\u00e9ri \u00e0 cause de sa soif de sang, Taras est moralement rachet\u00e9 par sa vision de la victoire des justes. Dans les flammes qui le consument, il tend les mains \u00e0 ses camarades et proclame la future victoire des Cosaques sur les ennemis de la Russie :<\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Attendez, le temps viendra o\u00f9 vous apprendrez ce qu&rsquo;est la foi russe orthodoxe ! D\u00e9j\u00e0, les gens le sentent de loin en loin. Un tsar surgira du sol russe et il n&rsquo;y aura pas une seule puissance dans le monde qui ne se soumettra pas \u00e0 sa domination !<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p>Il n&rsquo;est donc pas \u00e9tonnant que <em>Taras Bulba<\/em> ait \u00e9t\u00e9 inscrit au programme scolaire par les p\u00e9dagogues de Staline. Apr\u00e8s tout, c&rsquo;est Staline qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, a forg\u00e9 l&rsquo;union entre le parti et l&rsquo;\u00c9glise orthodoxe russe, unissant ainsi le peuple russe dans l&rsquo;effort de guerre. Ironiquement, les histoires ukrainiennes de Gogol sont devenues des exemples classiques du multiculturalisme \u00e0 la sovi\u00e9tique, selon lequel chaque R\u00e9publique sovi\u00e9tique \u00e9tait dot\u00e9e d&rsquo;une culture locale : \u00ab\u00a0ethnique dans sa forme, socialiste dans son contenu\u00a0\u00bb. Dans la propagande d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, les leitmotivs de Gogol sur le patriotisme et l&rsquo;abn\u00e9gation sont recycl\u00e9s avec l&rsquo;OTAN et les crypto-nazis \u00e0 la place des Polonais et des Juifs.<\/p>\n\n<p>Dans <em>Taras Bulba<\/em>, Gogol a immortalis\u00e9 le nationalisme belliqueux de ces Russes qui avaient cr\u00e9\u00e9 une version fictive de l&rsquo;Europe qui, selon eux, n&rsquo;avait pas de place pour eux. Ces patriotes russes d\u00e9testent tout ce \u00e0 quoi ils pensent ne pas appartenir ou qui ne leur appartient pas. Instinctivement, ils d\u00e9sirent prendre le contr\u00f4le de ces lieux : soit en les prenant par la force, soit en les d\u00e9truisant compl\u00e8tement. La haine de Taras Bulba pour les \u00e9trangers est une mani\u00e8re instinctive pour Gogol de montrer \u00e0 ses h\u00f4tes russes qu&rsquo;il partage non seulement leurs convictions id\u00e9alistes, mais aussi leurs pr\u00e9jug\u00e9s les plus bas.<\/p>\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">3.<\/h4>\n\n<p>Plus tard, Gogol aurait rejet\u00e9 les images kitsch de l&rsquo;Ukraine dans ses premiers \u00e9crits, les qualifiant de juv\u00e9niles. \u00c9tait-il conscient de ce que faisait son stylo ? Je suis enclin \u00e0 douter de son incapacit\u00e9 \u00e0 juger son propre travail \u00e0 n&rsquo;importe quel stade de sa cr\u00e9ativit\u00e9. Gogol n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un observateur de ses propres d\u00e9fauts et faiblesses. Il rev\u00eatait diff\u00e9rents d\u00e9guisements lorsqu&rsquo;il communiquait avec d&rsquo;autres personnes &#8211; une tendance th\u00e9\u00e2trale qu&rsquo;il avait un jour esp\u00e9r\u00e9 d\u00e9velopper en tant qu&rsquo;acteur professionnel. Au contraire, il a appliqu\u00e9 la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 de son personnage \u00e0 sa communication avec les autres. Il peut \u00eatre morose ou gr\u00e9gaire, charmant ou rebutant, plein d&rsquo;esprit ou moralement ennuyeux. Mais derri\u00e8re cet \u00e9tat d&rsquo;esprit se cachait un metteur en sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre qui s&rsquo;observait r\u00e9guli\u00e8rement de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Gogol est peut-\u00eatre le premier \u00e9crivain russe \u00e0 avoir \u00e9crit une autofiction.<\/p>\n\n<p>Dans sa nouvelle \u00ab\u00a0Journal d&rsquo;un fou\u00a0\u00bb, un petit employ\u00e9 de bureau, frustr\u00e9 et humili\u00e9, entrevoit la vie de l&rsquo;objet secret de son d\u00e9sir (la fille de son sup\u00e9rieur). Dans son imagination hallucinatoire, il acc\u00e8de \u00e0 la correspondance entre Medji, le chien de compagnie de sa bien-aim\u00e9e, et le compagnon de Medji. Projection de l&rsquo;imagination du fou, les \u00e9p\u00eetres sont utilis\u00e9es par Gogol comme une r\u00e9flexion satirique sur la vie de la soci\u00e9t\u00e9 p\u00e9tersbourgeoise et sur son cercle d&rsquo;amis pr\u00e9tentieux :<\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Je ne connais rien de pire que l&rsquo;habitude de donner aux chiens des boules de pain p\u00e9tri. Quelqu&rsquo;un s&rsquo;assoit \u00e0 une table, p\u00e9trit une boule de pain avec ses doigts sales, vous appelle et vous la met dans la bouche. Les bonnes mani\u00e8res interdisent de le refuser, et vous le mangez &#8211; avec d\u00e9go\u00fbt, il est vrai, mais vous le mangez.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p>Je me suis toujours demand\u00e9 o\u00f9 Gogol avait puis\u00e9 cette image particuli\u00e8re. Une r\u00e9ponse inattendue vient des m\u00e9moires des contemporains de Gogol. L&rsquo;un des visiteurs de la maison de Moscou o\u00f9 Gogol s\u00e9journait se souvient de son habitude de s&rsquo;asseoir \u00ab\u00a0\u00e0 une table, d&rsquo;\u00e9crire ses pens\u00e9es et de p\u00e9trir de temps en temps entre ses doigts des boules de pain blanc collant\u00a0\u00bb. Cette habitude l&rsquo;a beaucoup aid\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre des probl\u00e8mes d&rsquo;\u00e9criture difficiles et complexes. L&rsquo;un de ses amis avait rassembl\u00e9 tout le tas de ces boules de pain et les gardait pr\u00e9cieusement.<\/p>\n\n<p>Un lien aussi direct entre la vie et la fiction est une co\u00efncidence rare. Mais il y avait une certaine m\u00e9thode dans la fa\u00e7on dont les obsessions de Gogol, \u00e0 la fois priv\u00e9es et publiques, se refl\u00e9taient dans son \u0153uvre. L&rsquo;\u0153il de l&rsquo;auteur de Gogol a une capacit\u00e9 \u00e9trange \u00e0 d\u00e9tecter les traits les plus cach\u00e9s de sa propre personnalit\u00e9 idiosyncrasique et \u00e0 les transformer en \u00ab\u00a0rires \u00e0 travers les larmes\u00a0\u00bb. La conscience qu&rsquo;il avait de lui-m\u00eame a fait passer sa plume des r\u00e9cits d&rsquo;histoires ukrainiennes invent\u00e9es \u00e0 l&rsquo;horreur de sa propre solitude et \u00e0 la futilit\u00e9 de son aspiration \u00e0 la fraternit\u00e9. \u00c0 la fin de sa pi\u00e8ce <em>L&rsquo;inspecteur du gouvernement<\/em>  &#8211; autre auto-parodie &#8211; le maire, un habile manipulateur provincial escroqu\u00e9 par un charlatan et ses propres subordonn\u00e9s corrompus et born\u00e9s, siffle au public : \u00ab\u00a0Je ne vois rien&#8230; tout ce que je vois, c&rsquo;est une masse de groins de porcs, au lieu de visages, rien que des groins de porcs&#8230;\u00a0\u00bb. Ces m\u00eames mots auraient \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9s par Gogol lui-m\u00eame au cours de ses premi\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 Saint-P\u00e9tersbourg.<\/p>\n\n<p>Quelles que soient les phobies &#8211; freudiennes ou autres &#8211; \u00e0 l&rsquo;origine de sa crise \u00e9motionnelle, le g\u00e9nie de Gogol en tant qu&rsquo;\u00e9crivain n&rsquo;avait que faire des accessoires pseudo-ukrainiens. Le d\u00e9placement et la substitution ont toujours \u00e9t\u00e9 les principaux proc\u00e9d\u00e9s du conteur Gogol. La haine de soi et l&rsquo;apitoiement sur soi, son exp\u00e9rience humiliante de non-entit\u00e9, de parvenu provincial anonyme dans une ville monstrueuse et sombre, sont d\u00e9guis\u00e9s par Gogol en compassion pour les laiss\u00e9s-pour-compte de la soci\u00e9t\u00e9. Dans <em>Petersburg Tales<\/em> and <em>Arabesques<\/em>, il a \u00e9galement r\u00e9ussi \u00e0 dissimuler les traces de son pass\u00e9 ukrainien. Gogol a fait de son mieux pour s\u00e9parer ses personnages de fiction de ce qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme son moi personnel. Il pensait y \u00eatre parvenu dans <em>Dead Souls<\/em>. Mais l&rsquo;a-t-il vraiment fait ?<\/p>\n\n<p>Son chef-d&rsquo;\u0153uvre a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00e0 Rome \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1830. Au cours de ces ann\u00e9es, il n&rsquo;a pratiquement pas visit\u00e9 la Russie. Dans ses lettres \u00e0 ses amis, Gogol \u00e9crit qu&rsquo;il consid\u00e8re ses s\u00e9jours prolong\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger comme une sorte d&rsquo;outil litt\u00e9raire &#8211; ils lui permettent d&rsquo;avoir une vision plus large et plus objective de la Russie. Peut-\u00eatre que sa vie d&rsquo;expatri\u00e9 lui a apport\u00e9 le d\u00e9corum n\u00e9cessaire \u00e0 ses sentiments d'\u00a0\u00bbextran\u00e9it\u00e9\u00a0\u00bb autrement subversifs. En Russie, Gogol avait commenc\u00e9 \u00e0 douter de sa propre authenticit\u00e9 ; \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, il ne se sentait pas oblig\u00e9 de manifester sa loyaut\u00e9 envers le lieu o\u00f9 il vivait. \u00c0 Rome, il \u00e9tait sociable et divertissant. Il savait qu&rsquo;en Italie, personne ne s&rsquo;interrogerait sur son origine mixte &#8211; on le prenait pour un Russe hors de Russie, comme Joseph Conrad qui, un si\u00e8cle plus tard, aimait se rendre en France, o\u00f9 on le prenait pour un Anglais.<\/p>\n\n<p>L&rsquo;homme sans pass\u00e9, c&rsquo;est la premi\u00e8re chose que l&rsquo;on peut dire de Tchitchikov, le protagoniste de Gogol dans <em>Les \u00e2mes mortes<\/em>. Il appara\u00eet de nulle part, comme un fant\u00f4me. Nous connaissons les moindres d\u00e9tails de son apparence, ses costumes et les couleurs de ses cravates et de ses gilets, ce qu&rsquo;il garde dans son coffre-fort, ses petites habitudes et les modulations de sa voix. Mais nous ne savons pas qui il est, d&rsquo;o\u00f9 il vient, ni quels sont ses ant\u00e9c\u00e9dents familiaux. C&rsquo;est un fant\u00f4me, un \u00e9tranger, un \u00e9migr\u00e9, qui tente de s&rsquo;\u00e9tablir dans sa nouvelle vie.<\/p>\n\n<p>Comme Gogol \u00e0 Saint-P\u00e9tersbourg, Chichikov cr\u00e9e un pass\u00e9 respectable \u00e0 travers une possession fictive &#8211; les \u00ab\u00a0\u00e2mes mortes\u00a0\u00bb des anciens serfs. C&rsquo;est plus ou moins ce que Gogol a fait en utilisant son imagination de romancier. Double de Tchitchikov, il avait cr\u00e9\u00e9 des personnages de fiction et s&rsquo;\u00e9tait forg\u00e9 un nouveau pass\u00e9, une nouvelle identit\u00e9. Pendant un moment, il a eu l&rsquo;impression qu&rsquo;il pouvait enfin se lancer librement dans l&rsquo;avenir. Regardons la derni\u00e8re page de la premi\u00e8re partie de Dead Souls :<\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Chichikov sourit de satisfaction \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de rouler vite. Quel Russe n&rsquo;aime pas conduire vite ? Qui d&rsquo;entre nous n&rsquo;a pas parfois envie de donner la t\u00eate \u00e0 ses chevaux, de les laisser partir et de s&rsquo;\u00e9crier : \u00ab\u00a0Au diable le monde !\u00a0\u00bb? &#8230; Ah, tro\u00efka, tro\u00efka, rapide comme l&rsquo;oiseau, qui t&rsquo;a invent\u00e9 le premier ? &#8230; Et toi, ma Russie, n&rsquo;es-tu pas toi aussi en train de rouler \u00e0 toute allure comme une tro\u00efka que rien ne peut d\u00e9passer ? &#8230; O\u00f9 vas-tu donc, ma Russie ? O\u00f9 ? R\u00e9ponds-moi !<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p>O\u00f9, en effet. Vers son Ukraine natale ou loin d&rsquo;elle ? Aujourd&rsquo;hui, nous aimerions qu&rsquo;elle disparaisse, \u00ab\u00a0car vous envahissez le monde entier et vous obligerez un jour toutes les nations, tous les empires \u00e0 s&rsquo;\u00e9carter, \u00e0 vous c\u00e9der le passage\u00a0\u00bb. Quelques ann\u00e9es avant la r\u00e9daction de ce passage, Gogol s&rsquo;\u00e9tait moqu\u00e9 d&rsquo;un Fran\u00e7ais pour qui c&rsquo;\u00e9tait une torture de se faire conduire dans une tarantas russe sur une route de campagne cahoteuse. Cette fois, dans la tro\u00efka russe fictive cr\u00e9\u00e9e par Gogol, ce dernier n&rsquo;est pas assis derri\u00e8re le conducteur. Dans ce trajet po\u00e9tique, l&rsquo;escroc Tchitchikov \u00e9tait le seul passager, le seul instructeur de la direction prise par la tro\u00efka de la Sainte Russie.<\/p>\n\n<p>Il se dirigeait vers la deuxi\u00e8me partie &#8211; d\u00e9sastreuse &#8211; de <em>Dead Souls<\/em>. Au grand dam des milieux progressistes lib\u00e9raux, Gogol avait embrass\u00e9 le panslavisme et l&rsquo;\u00c9glise. Selon Karlinsky, c&rsquo;est l&rsquo;aveu par Gogol de son homosexualit\u00e9 \u00e0 son confesseur, le p\u00e8re Matvei Konstantinovsky, pr\u00eatre orthodoxe fanatique, qui a provoqu\u00e9 chez l&rsquo;\u00e9crivain une contrition auto-mortifiante et finalement suicidaire. Mais quelle qu&rsquo;en soit la cause, sa fa\u00e7on de penser a radicalement chang\u00e9.<\/p>\n\n<p>Gogol a avou\u00e9 un jour : \u00ab\u00a0Il y a quelque chose qui ne va pas en moi\u00a0\u00bb. Je regarde, par exemple, quelqu&rsquo;un tr\u00e9bucher dans la rue et mon imagination se met imm\u00e9diatement \u00e0 travailler et \u00e0 envisager le d\u00e9veloppement le plus effrayant de l&rsquo;incident sous la forme la plus cauchemardesque. Ces cauchemars m&#8217;emp\u00eachent de dormir et m&rsquo;\u00e9puisent compl\u00e8tement\u00a0\u00bb. Lorsque, plus tard, il a tent\u00e9 d&rsquo;\u00e9radiquer ces images sombres de son esprit par une religiosit\u00e9 rigoureuse, il n&rsquo;a r\u00e9ussi qu&rsquo;\u00e0 supprimer son imagination &#8211; son don comique de transcender le mal par le rire.<\/p>\n\n<p>L&rsquo;esprit de Gogol, rong\u00e9 par la culpabilit\u00e9, a finalement tr\u00e9buch\u00e9 et a succomb\u00e9 \u00e0 l&rsquo;opinion des nationalistes qui pensaient qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 par les ennemis des Slaves pour cr\u00e9er l&rsquo;image calomnieuse de la Russie en tant que patrie des \u00e2mes mortes. Tourment\u00e9 par la pens\u00e9e de ses p\u00e9ch\u00e9s contre l&rsquo;ordre naturel de la vie et de son \u00e9chec \u00e0 cr\u00e9er une image id\u00e9ale de la Russie sans Tchitchikov, Gogol br\u00fble le manuscrit de la deuxi\u00e8me partie des <em>\u00c2mes mortes<\/em> dans un acte d&rsquo;<em>autodaf\u00e9<\/em> d\u00e9lib\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n<p>\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque de sa vie, dans ses \u00ab\u00a0Morceaux choisis de la correspondance avec des amis\u00a0\u00bb, il appelle l&rsquo;ensemble du monde slave \u00e0 apprendre le russe : \u00ab\u00a0Nous devons nous efforcer de parvenir \u00e0 la domination exclusive de la langue russe parmi toutes nos tribus fraternelles\u00a0\u00bb. L&rsquo;ardeur nationaliste de ces lignes est \u00e0 l&rsquo;image de Taras Bulba qui, \u00e0 travers les flammes de l&rsquo;incendie qui le consumait, criait des slogans patriotiques sur la Russie triomphante.<\/p>\n\n<p>&#8211; <a href=\"https:\/\/www.eurozine.com\/authors\/zinovy-zinik\/\">Zinovy Zinik<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gogol est le plus grand membre ukrainien du panth\u00e9on litt\u00e9raire russe. Mais sa biographie artistique est moins une affaire d&rsquo;appropriation culturelle que de d\u00e9guisement radical. 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