{"id":37447,"date":"2023-09-29T12:00:28","date_gmt":"2023-09-29T10:00:28","guid":{"rendered":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/?post_type=article&#038;p=37447"},"modified":"2024-04-25T12:04:40","modified_gmt":"2024-04-25T10:04:40","slug":"fantasmer-sur-poutine-2","status":"publish","type":"article","link":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/article\/fantasmer-sur-poutine-2\/","title":{"rendered":"Fantasmer sur Poutine"},"content":{"rendered":"\n<p>Apr\u00e8s avoir lu <em>Le Mage du<\/em><a href=\"https:\/\/www.eurozine.com\/fantasising-putin\/#footnote-1\">Kremlin1 ,<\/a> le roman de Giuliano da Empoli qui a fait fureur en France l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re, je me suis pris de nostalgie pour l&rsquo;\u00e9poque glorieuse du <em>roman \u00e0 clef<\/em>. Auparavant, la r\u00e8gle \u00e9tait de repr\u00e9senter des personnes r\u00e9elles \u00e0 peine d\u00e9guis\u00e9es en personnages de fiction. En 1946, les lecteurs am\u00e9ricains de <em>All the King&rsquo;s Men<\/em> de Robert Penn Warren ont facilement devin\u00e9 que le prototype du gouverneur Willie Stark \u00e9tait le s\u00e9nateur Huey Long. Cinquante ans plus tard, ils ont reconnu Bill Clinton camoufl\u00e9 en Jack Stanton dans <em>Primary Colors<\/em>. L&rsquo;identit\u00e9 du principal protagoniste de <em>O : A Presidential Novel<\/em> (2011) \u00e9tait d&rsquo;une transparence flagrante.<\/p>\n\n<p>Dans son roman consacr\u00e9 \u00e0 celui que certains ont appel\u00e9 le \u00ab\u00a0Raspoutine de Poutine\u00a0\u00bb, da Empoli a tu\u00e9 le genre. Le lecteur n&rsquo;a pas \u00e0 se livrer \u00e0 des conjectures. \u00c0 l&rsquo;exception du h\u00e9ros, Vadim Baranov, tous les protagonistes portent leur vrai nom &#8211; y compris Vladimir Poutine. Da Empoli d\u00e9crit \u00e9galement des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9els, en les fictionnalisant et en modifiant la chronologie dans laquelle ils se sont produits. Il n&rsquo;est pas un pionnier en la mati\u00e8re, mais suit au contraire la tendance des biopics r\u00e9cents tels que <em>The Crown<\/em>. La question de l&rsquo;interpr\u00e9tation du roman reste n\u00e9anmoins pos\u00e9e.<\/p>\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Le principe<\/h4>\n\n<p>Le protagoniste principal, Vadim Baranov, s&rsquo;inspire de Vladislav Surkov, l&rsquo;ancien id\u00e9ologue du Kremlin, spin doctor, conseiller pr\u00e9sidentiel et <em>\u00e9minence grise<\/em>. La vie du vrai Sourkov fournit certainement un mat\u00e9riau riche pour la fiction. Avant de se lancer dans la politique, il a \u00e9t\u00e9 tour \u00e0 tour d\u00e9crocheur universitaire, auteur de paroles pour des groupes de rock, garde du corps et responsable des relations publiques. Propuls\u00e9 au sommet de l&rsquo;\u00c9tat russe, il devient le pr\u00e9curseur d&rsquo;aventuriers politiques tels que Steve Bannon et Dominic Cummings.<\/p>\n\n<p>Dilettante plein d&rsquo;esprit et provocateur cynique, Surkov est c\u00e9l\u00e8bre pour avoir invent\u00e9 le concept de \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie souveraine\u00a0\u00bb, un euph\u00e9misme pour d\u00e9crire le caract\u00e8re de plus en plus autoritaire du r\u00e9gime de Poutine. Il se positionne en tant qu&rsquo;intellectuel et \u00e9crit deux romans &#8211; contrairement \u00e0 da Empoli &#8211; sous un nom de plume. Surkov aimait c\u00f4toyer les pop stars et autres c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s culturelles. Mais sa tentative de contr\u00f4ler les classes cr\u00e9atives de Russie en leur proposant un march\u00e9 &#8211; \u00ab\u00a0laissez-nous la politique, et vous pourrez faire ce que vous voulez\u00a0\u00bb &#8211; a pris fin avec les manifestations anti-Poutine de 2011.<\/p>\n\n<p>\u00c0 partir de 2013, Surkov s&rsquo;est occup\u00e9 de la \u00ab\u00a0question ukrainienne\u00a0\u00bb. En 2019, il a convaincu Poutine que Volodymyr Zelenskyy, le pr\u00e9sident ukrainien inexp\u00e9riment\u00e9, se soumettrait. Mais la rencontre entre Poutine et Zelenskyy \u00e0 Paris en d\u00e9cembre 2019 a \u00e9t\u00e9 un \u00e9chec monumental. \u00c0 la surprise des Russes, le pr\u00e9sident ukrainien a refus\u00e9 de c\u00e9der du terrain dans les n\u00e9gociations sur la souverainet\u00e9 de son pays. En 2020, Surkov a \u00e9t\u00e9 exil\u00e9 de l&rsquo;Olympe russe et aurait pass\u00e9 un certain temps en r\u00e9sidence surveill\u00e9e. Le tout-puissant sorcier du Kremlin ne s&rsquo;est pas r\u00e9v\u00e9l\u00e9 plus solide que le magicien d&rsquo;Oz.<\/p>\n\n<p>Le Baranov fictif n&rsquo;est pas de la m\u00eame classe que le manipulateur rus\u00e9 et cynique Surkov, et l&rsquo;intrigue du roman de da Empoli n&rsquo;est pas du tout convaincante. Un intellectuel fran\u00e7ais en visite \u00e0 Moscou pour faire des recherches sur la litt\u00e9rature russe r\u00e9agit \u00e0 un tweet plein d&rsquo;esprit post\u00e9 par une personne utilisant un pseudonyme. Dans sa r\u00e9ponse, le Fran\u00e7ais mentionne le roman dystopique classique \u00a0\u00bb <em>Nous\u00a0\u00bb<\/em> d&rsquo;Evgeniy Zamyatin. Le myst\u00e9rieux propri\u00e9taire du compte Twitter, qui s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre Baranov, est tellement surpris qu&rsquo;un occidental lise Zamyatin qu&rsquo;il l&rsquo;invite chez lui.<\/p>\n\n<p>Une voiture avec chauffeur conduit l&rsquo;\u00e9rudit litt\u00e9raire \u00e0 l&rsquo;opulente demeure de Baranov. Apr\u00e8s une br\u00e8ve conversation sur Zamyatin, le sorcier ostracis\u00e9 du Kremlin d\u00e9cide de confesser ses p\u00e9ch\u00e9s \u00e0 son invit\u00e9 de hasard. Le <em>\u00ab\u00a0de profundis<\/em> \u00a0\u00bb de Baranov couvre la majeure partie de sa vie, de son enfance \u00e0 sa disparition politique. Cette autobiographie enti\u00e8rement fantaisiste comprend le r\u00e9cit d&rsquo;une liaison permanente mais mouvement\u00e9e avec l&rsquo;\u00e9pouse imaginaire de l&rsquo;oligarque r\u00e9el Mikha\u00efl Khodorkovski. La partie centrale de la confession, cependant, est une fiction sur les jalons de la pr\u00e9sidence de Poutine, depuis ses d\u00e9buts en 2000 jusqu&rsquo;\u00e0 la guerre au Donbas en 2014.<\/p>\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Devenir Baranov<\/h4>\n\n<p>La connaissance imparfaite qu&rsquo;a Da Empoli des r\u00e9alit\u00e9s russes se double d&rsquo;un z\u00e8le exotique. Il est un v\u00e9ritable h\u00e9ritier de la tradition des \u00e9crits \u00ab\u00a0orientalistes\u00a0\u00bb fran\u00e7ais sur la Russie \u00e9tablie au XIXe si\u00e8cle : pensez, par exemple, aux<em> Impressions de voyage<\/em> d&rsquo;Alexandre Dumas :<em> En Russie<\/em>. Da Empoli partage avec Dumas une passion pour la <em>couleur locale<\/em>, ce qui donne lieu \u00e0 des erreurs singuli\u00e8res.<\/p>\n\n<p>Il a d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;am\u00e9liorer le pedigree de son protagoniste. Contrairement \u00e0 Surkov, dont les parents \u00e9taient instituteurs dans le village tch\u00e9tch\u00e8ne o\u00f9 il a grandi, Baranov est issu de la noblesse. Nous apprenons que son grand-p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 accept\u00e9 dans la Garde imp\u00e9riale en 1914 malgr\u00e9 l&rsquo;absence d&rsquo;\u00e9ducation militaire, mais il n&rsquo;est pas fait mention de la fa\u00e7on dont ce fier aristocrate a surv\u00e9cu \u00e0 la r\u00e9volution et aux purges staliniennes. Il vit dans une <em>izba<\/em> (maison traditionnelle russe en rondins) construite en rondins de peuplier (le peuplier n&rsquo;est jamais utilis\u00e9 dans la construction car il r\u00e9tr\u00e9cit en s\u00e9chant). Sa maison spacieuse est dot\u00e9e d&rsquo;une grande chemin\u00e9e (jamais utilis\u00e9e dans les habitations rurales russes, qui \u00e9taient \u00e9quip\u00e9es de po\u00eales). Les vieux fauteuils en cuir, la biblioth\u00e8que fran\u00e7aise et l&rsquo;incontournable samovar ajoutent au charme du <em>temps perdu<\/em>.<\/p>\n\n<p>Les coutumes observ\u00e9es par ce monsieur ne sont pas moins fantaisistes. Sa profession n&rsquo;est pas r\u00e9v\u00e9l\u00e9e ; la seule chose que l&rsquo;on sait est qu&rsquo;il est un chasseur passionn\u00e9 qui aime tirer sur les loups. Lui et ses compagnons ont l&rsquo;habitude de jeter des bouteilles de vodka dans le jardin \u00e0 l&rsquo;automne, puis de les r\u00e9cup\u00e9rer \u00e0 la fonte des neiges au printemps. Ce qui a pouss\u00e9 da Empoli \u00e0 inventer cet \u00e9trange exercice de retenue, qui contredit toutes les traditions de consommation d&rsquo;alcool en Russie, reste un myst\u00e8re.<\/p>\n\n<p>Mais tandis que le grand-p\u00e8re de Baranov vit dans l&rsquo;\u00e9migration interne \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie d&rsquo;un village perdu, son p\u00e8re &#8211; transform\u00e9 par magie en membre de la nomenclature sovi\u00e9tique &#8211; est le directeur de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences sociales du Comit\u00e9 central. Baranov se souvient avec nostalgie de ses achats au Spetsraspredelitel (le magasin d&rsquo;alimentation des apparatchiks du parti) de la rue Granovsky \u00e0 Moscou, o\u00f9 il choisissait des produits d\u00e9licats tels que des oranges azerba\u00efdjanaises et des tourtes d&rsquo;agneau. (N&rsquo;oublions pas que les clients de Spetsraspredelitel ne pouvaient pas choisir leurs courses, mais recevaient des sacs en papier scell\u00e9s contenant un repas \u00e0 plusieurs plats). Baranov avoue \u00e0 son invit\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais ressenti un \u00ab\u00a0pouvoir absolu\u00a0\u00bb comme \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n\n<p>Bien qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une digression, la description de l&rsquo;enfance sovi\u00e9tique du protagoniste nous conduit \u00e0 l&rsquo;un des tropes essentiels du roman. Da Empoli exploite sans esprit critique le th\u00e8me de la nostalgie sovi\u00e9tique et la trag\u00e9die de la \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9ration des p\u00e8res\u00a0\u00bb qui, apr\u00e8s l&rsquo;effondrement de l&rsquo;URSS, a vu son monde s&rsquo;\u00e9crouler. \u00c0 un moment donn\u00e9, il fait r\u00e9f\u00e9rence aux modestes r\u00e9compenses qui constituaient le r\u00eave sovi\u00e9tique :<\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>&#8230;une profession respect\u00e9e de fonctionnaire ou d&rsquo;enseignant, une petite voiture Zhiguli, une datcha \u00e0 la campagne avec son propre potager, des vacances \u00e0 Sochi ou parfois \u00e0 Varna, les pieds plong\u00e9s dans la mer Noire et la perspective d&rsquo;un bon repas entre amis. Et pourtant, ce mod\u00e8le avait sa propre force et sa propre dignit\u00e9. Ses h\u00e9ros sont un soldat et un instituteur, un chauffeur de camion et un travailleur infatigable : des affiches dans les rues et les stations de m\u00e9tro leur sont consacr\u00e9es<a href=\"https:\/\/www.eurozine.com\/fantasising-putin\/#footnote-2\">.2<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p>L&rsquo;auteur semble ignorer que la possession d&rsquo;un Zhiguli et les vacances \u00e0 Varna \u00e9taient des symboles de privil\u00e8ges inaccessibles aux travailleurs, aussi infatigables soient-ils. La p\u00e9nurie de voitures et de vacances a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;une des causes de l&rsquo;effondrement de l&rsquo;URSS, que ni la \u00ab\u00a0force\u00a0\u00bb ni la \u00ab\u00a0dignit\u00e9\u00a0\u00bb du syst\u00e8me n&rsquo;ont \u00e9pargn\u00e9.<\/p>\n\n<p>Le p\u00e8re de Baranov se meurt \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital du Kremlin, d\u00e9sabus\u00e9 et amer, priv\u00e9 m\u00eame de fun\u00e9railles nationales. Mais Da Empoli ne comprend pas que l&rsquo;\u00e9lite de l&rsquo;establishment sovi\u00e9tique s&rsquo;est facilement adapt\u00e9e aux circonstances de la Russie post-communiste. Par exemple, apr\u00e8s la dissolution de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences sociales en 1991, Yury Krasin, le v\u00e9ritable recteur, s&rsquo;est forg\u00e9 une carri\u00e8re spectaculaire en tant qu&rsquo;universitaire.<\/p>\n\n<p>Le martyrologe se poursuit dans les ann\u00e9es 1990 chaotiques, lorsque le pays \u00e9tait dirig\u00e9 par des oligarques et des gangsters et humili\u00e9 par l&rsquo;Occident. Da Empoli\/Baranov fournit de nombreux d\u00e9tails obscurs, mentionnant par exemple les escortes glamour \u00ab\u00a0s\u00e9lectionn\u00e9es aux quatre coins de l&#8217;empire\u00a0\u00bb qui suivaient Khodorkovsky partout. Baranov raconte \u00e0 son invit\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, il \u00e9tait possible de rencontrer un ami dans la rue et de se r\u00e9veiller \u00e0 Courchevel, entour\u00e9 de beaut\u00e9s nues. Ou de discuter avec un inconnu en \u00e9tat d&rsquo;\u00e9bri\u00e9t\u00e9 dans un club de strip-tease et de se retrouver le lendemain responsable d&rsquo;une campagne de communication \u00ab\u00a0d&rsquo;une valeur de plusieurs millions de roubles\u00a0\u00bb. Cela peut para\u00eetre impressionnant, mais selon le taux de change de 1995, un million de roubles \u00e9quivalait \u00e0 seulement 200 dollars. Et si les Russes fortun\u00e9s ont effectivement commenc\u00e9 \u00e0 fr\u00e9quenter les stations de ski fran\u00e7aises haut de gamme dans les ann\u00e9es 90, pour s&rsquo;y rendre, il fallait toujours un passeport \u00e9tranger avec un visa europ\u00e9en en cours de validit\u00e9.<\/p>\n\n<p>Le penchant de Da Empoli pour l&rsquo;exag\u00e9ration s&rsquo;accompagne d&rsquo;une faible connaissance des faits. D\u00e9crivant la mont\u00e9e des nouveaux riches russes, il affirme par exemple que les apparatchiks du Komsomol ont pu gagner rapidement de l&rsquo;argent \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 parce que les coop\u00e9ratives d&rsquo;\u00e9tudiants \u00e9taient les seules entreprises priv\u00e9es autoris\u00e9es. En fait, tout le monde pouvait l\u00e9galement cr\u00e9er une entreprise \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n\n<p>Baranov comprend que la seule issue \u00e0 l&rsquo;anarchie sanglante des \u00ab\u00a0funestes ann\u00e9es 1990\u00a0\u00bb est l&rsquo;autoritarisme : \u00ab\u00a0La verticale du pouvoir est la seule r\u00e9ponse satisfaisante, la seule capable d&rsquo;all\u00e9ger la souffrance d&rsquo;un homme soumis aux cruaut\u00e9s du monde\u00a0\u00bb. Gleb Pavlovsky &#8211; le conseiller de Poutine et \u00ab\u00a0technologue politique\u00a0\u00bb qui a invent\u00e9 le terme \u00ab\u00a0verticale du pouvoir\u00a0\u00bb &#8211; ne fait heureusement pas d&rsquo;apparition.<\/p>\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Le nouveau tsar<\/h4>\n\n<p>Dans les ann\u00e9es 2000, Baranov reprend sa carri\u00e8re politique en tant qu&rsquo;animateur d&rsquo;une cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision de premier plan. M. Da Empoli d\u00e9crit le tristement c\u00e9l\u00e8bre concours t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 de 2008 intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Le nom de la Russie\u00a0\u00bb, dont l&rsquo;objectif \u00e9tait de d\u00e9terminer le personnage le plus populaire de l&rsquo;histoire russe. Il note \u00e0 juste titre que la cha\u00eene a d\u00fb manipuler les r\u00e9sultats parce que Staline est arriv\u00e9 en t\u00eate. Mais da Empoli ram\u00e8ne la comp\u00e9tition au milieu des ann\u00e9es 1990, sans tenir compte du fait que le vainqueur aurait tr\u00e8s certainement \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n\n<p>La partie centrale du roman est consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ascension de Vladimir Poutine et \u00e0 ses relations avec Sourkov\/Baranov. Le narrateur cr\u00e9e une hagiographie du pr\u00e9sident russe qui frise la parodie involontaire. Le Poutine du roman, que Baranov appelle \u00ab\u00a0le tsar\u00a0\u00bb, est un asc\u00e8te qui ne s&rsquo;int\u00e9resse qu&rsquo;au pouvoir et \u00e0 la grandeur de l&rsquo;\u00c9tat russe. Il consid\u00e8re que ces derniers sont constamment humili\u00e9s par les pr\u00e9sidents am\u00e9ricains, l&rsquo;OTAN et tous les autres. La description de Poutine demandant un bol de porridge dans un restaurant chic de Moscou ferait sourire un lecteur russe. Non moins improbable est l&rsquo;avertissement du futur pr\u00e9sident \u00e0 Baranov, selon lequel toute personne au service de l&rsquo;\u00c9tat doit faire passer l&rsquo;int\u00e9r\u00eat public avant le sien.<\/p>\n\n<p>Le Poutine de Da Empoli est une r\u00e9incarnation d&rsquo;Ivan le Terrible. Apr\u00e8s tout, il s&rsquo;agit d&rsquo;un monde st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 dans lequel les Russes ont besoin d&rsquo;une main forte et o\u00f9 le Kremlin est un centre de pouvoir mystique :<\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Ceux qui habitent le Kremlin sont les ma\u00eetres du temps. Autour de la forteresse, tout change, mais \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, la vie semble s&rsquo;arr\u00eater&#8230; Pendant des si\u00e8cles, tous ceux qui ont franchi le seuil de la gigantesque forteresse de pierre qu&rsquo;Ivan le Terrible voulait placer au centre de Moscou ont senti la main d&rsquo;un pouvoir sans limite, habitu\u00e9 \u00e0 contr\u00f4ler le destin des gens avec la facilit\u00e9 d&rsquo;une caresse sur la t\u00eate d&rsquo;un enfant.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p>Cette description po\u00e9tique n&rsquo;a qu&rsquo;un d\u00e9faut : si Ivan a effectivement reconstruit le Kremlin, le transformant en forteresse, c&rsquo;est le Grand Prince de Moscou Ivan III, \u00e9galement connu sous le nom d&rsquo;Ivan le Grand, qui est mort 25 ans avant la naissance d&rsquo;Ivan le Terrible.<\/p>\n\n<p>Poutine, le tsar contemporain, parle beaucoup dans le roman de da Empoli. Il explique \u00e0 Baranov les bases du pouvoir absolu et r\u00e9p\u00e8te tous les griefs que nous connaissons par ses discours. Le nouveau tsar a appris une le\u00e7on de Staline, dont il \u00e9lucide la tactique : Il prend von Meck, le patron des chemins de fer, et le fusille pour sabotage. Cela ne r\u00e9sout pas le probl\u00e8me des chemins de fer. En fait, cela risque d&rsquo;aggraver la situation. Mais cela donne un exutoire \u00e0 la col\u00e8re\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n<p>Le probl\u00e8me est que Nikolai von Meck (1863-1929) n&rsquo;\u00e9tait pas le patron des chemins de fer, mais un simple consultant du d\u00e9partement financier et \u00e9conomique du Commissariat du peuple aux voies de communication. Son origine \u00ab\u00a0bourgeoise\u00a0\u00bb fait de lui le bouc \u00e9missaire id\u00e9al pour l&rsquo;accuser de mener un complot antisovi\u00e9tique. da Empoli ironise-t-il sur les connaissances historiques de Poutine ou r\u00e9v\u00e8le-t-il simplement sa propre m\u00e9connaissance des faits ? Nous ne pouvons que deviner.<\/p>\n\n<p>Le tsar du roman est une cr\u00e9ature d\u00e9moniaque au regard per\u00e7ant et aux yeux anthracite (bien que lorsque George W. Bush les a regard\u00e9s et \u00ab\u00a0a pu avoir une id\u00e9e de son \u00e2me\u00a0\u00bb, ils \u00e9taient bleu d&rsquo;eau). Poutine se sent constamment offens\u00e9 et se plaint que les dirigeants occidentaux ne le traitent pas mieux que le pr\u00e9sident de la Finlande. (Si seulement il ressemblait un tant soit peu \u00e0 Sauli Niinist\u00f6 !) Le tsar n&rsquo;a ni amis ni alli\u00e9s : il est persuad\u00e9 que le monde entier cherche \u00e0 affaiblir la grande nation qu&rsquo;est la Russie en g\u00e9n\u00e9ral, et lui en particulier. Baranov finit par \u00eatre convaincu que Poutine est condamn\u00e9 \u00e0 la solitude. La seule cr\u00e9ature en laquelle il a confiance est son labrador noir Koni (dont le nom est mal orthographi\u00e9 tout au long du roman avec un double \u00ab\u00a0n\u00a0\u00bb).<\/p>\n\n<p>Le Poutine fictif est entour\u00e9 de personnages r\u00e9els non moins fictifs : Boris Berezovsky, l&rsquo;oligarque qui tombe en disgr\u00e2ce, Igor Sechin, l&rsquo;acolyte du pr\u00e9sident et dirigeant de Rosneft, et Alexander Zaldastanov, le chef du club de motards hyper-nationaliste des \u00ab\u00a0Loups de la nuit\u00a0\u00bb. Au pays des merveilles  <em>Le Mage du Kremlin<\/em><em>,  <\/em>Berezovsky parle avec un accent anglais de classe sup\u00e9rieure (dites-le aux juges de la Haute Cour de Londres) ; Sechin ach\u00e8te un ch\u00e2teau en Irlande (qui n&rsquo;est pas le pays de pr\u00e9dilection des oligarques russes) ; et Zaldastanov (un homme de spectacle qui n&rsquo;a jamais vu d&rsquo;action de sa vie) devient un h\u00e9ros de guerre dans le Donbass.<\/p>\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Une fiction inoffensive ?<\/h4>\n\n<p>Les erreurs factuelles de Da Empoli sont trop nombreuses pour \u00eatre \u00e9num\u00e9r\u00e9es ici. Mais un roman, \u0153uvre de l&rsquo;imagination cr\u00e9atrice, doit-il \u00eatre fid\u00e8le aux faits ? Da Empoli affirme que sa cr\u00e9ation est une fiction, mais il s&rsquo;agit en fait d&rsquo;un amalgame de faits r\u00e9els g\u00e9n\u00e9reusement \u00e9pic\u00e9s de fantasmes orientalistes. Un <a href=\"https:\/\/www.nzz.ch\/feuilleton\/giuliano-da-empoli-ueber-putinismus-macht-und-propaganda-ld.1726316?reduced=true\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">critique<\/a> a dit de ce livre que \u00ab\u00a0la r\u00e9alit\u00e9 et la fiction se fondent l&rsquo;une dans l&rsquo;autre\u00a0\u00bb. Mais le probl\u00e8me est que cette \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb fictive est consid\u00e9r\u00e9e comme une description objective de l&rsquo;\u00c9tat poutinien.<\/p>\n\n<p>M. Da Empoli nie les accusations selon lesquelles son livre serait favorable \u00e0 M. Poutine. Il pr\u00e9tend au contraire qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un avertissement. Mais le roman romance clairement l&rsquo;apitoiement des Russes. Il n&rsquo;est pas fait mention du rythme r\u00e9gulier de la propagande qu&rsquo;il a transform\u00e9e en prose. C\u00e9cile Vaissi\u00e9, historienne respect\u00e9e de la Russie, a <a href=\"https:\/\/www.nytimes.com\/2023\/01\/21\/world\/europe\/france-putin-wizard-kremlin-da-empoli.html\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">d\u00e9crit<\/a> avec justesse ce livre comme \u00ab\u00a0La Russie d&rsquo;aujourd&rsquo;hui pour Saint Germain des Pr\u00e9s\u00a0\u00bb. Si quelqu&rsquo;un \u00e9crivait un roman sur Hitler et Goebbels et leur faisait prononcer des citations de <em>Mein Kampf<\/em> et du <em>V\u00f6lkischer Beobachter<\/em>, l&rsquo;effet serait comparable.<\/p>\n\n<p>Mais le plus inqui\u00e9tant dans le livre de da Empoli, c&rsquo;est l&rsquo;accueil qu&rsquo;il a re\u00e7u en France. L&rsquo;une des raisons pour lesquelles la classe politique a adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 ce projet est certainement que son message correspondait \u00e0 l&rsquo;appel de M. Macron \u00e0 ne pas \u00ab\u00a0humilier\u00a0\u00bb la Russie. Plus personne n&rsquo;essaie de \u00ab\u00a0comprendre\u00a0\u00bb Poutine. Mais nous devons nous rappeler que la route vers la guerre d&rsquo;aujourd&rsquo;hui a \u00e9t\u00e9 pav\u00e9e d&rsquo;appels au respect des griefs \u00ab\u00a0l\u00e9gitimes\u00a0\u00bb de Moscou. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 des horreurs que nous voyons se d\u00e9rouler, le mal d\u00e9crit dans <em>Le Mage du Kremlin<\/em> semble n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;une imitation bon march\u00e9.<\/p>\n\n<p>&#8211; <a href=\"https:\/\/www.eurozine.com\/authors\/akinsha-konstantin\/\">Konstantin Akinsha<\/a><\/p>\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.eurozine.com\/fantasising-putin\/#anchor-footnote-1\">1<\/a> Publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en version originale fran\u00e7aise sous le titre Le Mage du Kremlin chez Gallimard (2022) ; version anglaise \u00e0 para\u00eetre en 2023.<\/p>\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.eurozine.com\/fantasising-putin\/#anchor-footnote-2\">2<\/a> Cette citation et toutes les autres sont trans. KA.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La classe politique fran\u00e7aise a consid\u00e9r\u00e9 le r\u00e9cit fictif de Giuliano da Empoli sur le r\u00e9gime de Poutine comme un manuel pour traiter avec le dirigeant russe. C&rsquo;est regrettable. Non seulement le roman est truff\u00e9 d&rsquo;inexactitudes, mais il reproduit \u00e9galement la vision du monde du Kremlin.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5533,"parent":0,"template":"","tags":[],"displeu_category":[],"class_list":["post-37447","article","type-article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/article\/37447","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/article"}],"about":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5533"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=37447"}],"wp:term":[{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=37447"},{"taxonomy":"displeu_category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archive.displayeurope.eu\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/displeu_category?post=37447"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}